gruyeresuisse

22/08/2021

Lémanique - Mary Shelley

Shelley 2.jpgTu ouvres la fenêtre. Du bout des lèvres tu happes la lune. Tu la laisses fondre sous la langue avant de manger la nuit. Elle envahit ta bouche qui bondit de remous secret. Tu n'oublies pas de recracher les étoiles. Puis tu fais ta prière : "Que vienne la relève des nouveaux dieux barbares qui marqueront nos lèvres d'une sève profane". Feu, averse, traversée de l'entre-deux mondes. Tu sens la force des sillons, la chaleur des ventres, la rougeur organique des flux et de la peur.
Shelley.jpgTu restes l'enfant romantique qui veut plaire et qui chantait des airs dont le parfum te faisait pleurer lorsque étaient murmurés les mots "Déjeuner en paix". Tu es capable  d'ouvrir, d'accueillir, de fondre à un tel appel. L'amour est pour toi le mot mouillé de croissants et d'insolence. Quand il y en a plus tu en veux encore. Tu es la sirène qui se coule dans le courant d'une nappe blanche. Tu trouves la paix sur les ailes d'un délire bleu. Ton sourire s'étire comme un chat. L'œil vif. Du sucre sur tes lèvres.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

14:47 Publié dans Culture, Femmes | Lien permanent | Commentaires (0)

21/08/2021

Véronique Bergen et les portes de la nuit

Bergen.jpgIl y a 47 ans, la cinéaste Liliana Cavani créa le scandale avec "Portier de nuit".  Dans ce film Maximilian (Dirk Bogarde) est portier de nuit dans un hôtel qui accueille des anciens nazis. Lucia (Charlotte Rampling) accompagne son mari, chef d'orchestre, dans cet hôtel. Maximilian reconnaît en elle une ancienne déportée qui était sa maîtresse. Elle se trouve attirée par son ancien bourreau et redevient sa maîtresse. Mais ils sont traqués par d'anciens nazis qui tentent de faire oublier leur passé
 
Bergen 2.jpgNon seulement la cinéaste prenait ainsi de biais toute une vision, de l'histoire mais en faisait jaillir un refoulé qui -quoique on en eut dit à l'époque - n'avait rien de révisionniste ou de simplement politique. Pour l'illustrer la philosophe Véronique Bergen toujours brillante dans son écriture et sa pensée pousse plus loin les analyses sur ce film et son incandescence aussi érotique que tragique. Une clarté noire point dans la parfaite ténèbre. Liliana Cavani évoque ce qui produisit dans la société d'alors une forme d’effroi là où certains - à l'inverse mais tout autant à tord - voulurent voir une mystique du péché. De fait jaillit un amour qui dans son effet retour n'espère plus rien. Mais ce rien est tout. Et c'est peut-être en ce sens que le passé rejoint le présent des deux protagonistes.
 
Bergen 3.jpgPour eux l’érotisme libère de la violence de la servitude, de l’assujettissement comme de la maîtrise et l'abdication. Il n’ignore pas où l’être peut aller. Ce dernier peut soudain accepter les accords équivoques, inavouables. Il se doit à l’impossible par son ouverture à la sève du vivant. Enfin il embrasse et accepte la défaillance face à la raison. D'une certaine manière les amants montent  les marches d’un échafaud. Ils osent aussi détruire des vérités que les autres évoquent - et pas seulement à tord -  de toute leur hauteur. Mais la cinéaste précipite le regard sur le dessous de l'Histoire et implique un regard au-delà. L’humain dans la plénitude de sa chair n’est pas relégué à l’état d’animal quoiqu’en dise l’idéologie populaire qui s’en faisait l’écho. Et Bergen rappelle que les moralistes ne permettent donc pas de répondre à ce qu’il en est de l’éros. Il pèse de tout le poids de l'interdit ou d'un impensable en miroir d'un autre impensable.
 
Jean-Paul Gavard-Perret.
 

Véronique Bergen, "Portier de nuit - Liliana Cavani", Les Impressions Nouvelles, Bruxelles, 224 p., 20 E..

19/08/2021

Mireille Fulpius : structures poétiques pour digressions urbaines

Fulpius.jpgArt en plein air, Môtiers du 20 juin au 20 septembre 2021, "Avoir" lieu, 3 installations à Chambéry et aux Charmettes du 15 juillet au 30 octobre 2021
 
Fulpius 2.jpgDans son land-art Mireille Fulpius crée  des compositions sculpturales et des installations in situ. Auparavant, dans une ancienne forge, à Marchissy, entre Genève et Lausanne,  elle soudait d’importantes pièces métalliques géométriques. Depuis, elle a changé de lieu, de pays, de matière. Elle prépare ses oeuvres en  son atelier à Seyssel, en Haute-Savoie, dans une ancienne friche industrielle des Ateliers de la Poudrière. La franco-suisse pour transformer le bois devient   bûcheron, charpentier, architecte, designer, sculpteur, peintre, graveur. Reliée au réel dans une approche concrète elle fait de son atelier un laboratoire expérimental, S'y préparent ses installations de grande envergure en milieu naturel ou urbain. Elles sont éphémères et façonnées de façon réfléchie et ludique  en un "art constructif modulaire, libre et inventif"  écrit l'artiste.
 
Fulpius 3.jpgSon lieu de création se divise en un atelier d’art graphique avec  presse à rouleau et de l'autre un immense espace  où elle élabore ses sculptures à la tronçonneuse dans les essences de bois les plus variées : chêne, cèdre, acacia, peuplier. Progressivement les planches de pin, bambou ou épicéa sont émincées en fines et longues lanières pour être ensuite tressées, métamorphosées en compositions inattendues dans l’atelier. Quant à ses  travaux sur papier, ils  se déclinent sous la forme d’esquisses à la pierre noire sur papier coréen, d’empreintes de bois, de dessins glacés spatulés d’encre.
 
Au besoin  la sculpture devient le plus abstrait des arts.  Ses ensembles monumentaux créent des, montages capables de proposer divers types d’interactions entre l'espace et les passants. Ils sont saisis par le rythme que crée de telles "partitions" avec leurs traits  multidirectionnels, leurs effets de reliefs et comme une symbolique rattachée à la culture orientale. Cela demande sans doute un effort de reconstruction chez les regardeurs au moment où ils avancent entre formes et traces en divers types de progressions.
 

Jean-Paul Gavard-Perret