gruyeresuisse

18/01/2020

Elisabeth Morcellet baladine du monde occidental

Morcellet.pngA chaque page il faut se laver les yeux tant Elisabeth Morcellet multiplie les "portes" via dialogues, morceaux de vie, mythe ancestral, rire et mort, frustration et désir. La femme reprend une place qui lui est souvent donnée sous forme (in)congrue. D'autant que l'auteure mène magistralement le bal de ce premier roman dont les morceaux se reflètent les uns dans les autres en un mélange de temps et divers registres de langue. Sous forme d'histoire d'amour entre une femme et son mari se crée une étrange expérience narrative où les expériences accumulées de l'auteure se retrouvent sans doute.

Morcellet 2.pngCelle qui fut artiste avant de devenir écrivain pratique un chemin particulier vers une nouvelle alliance. Dans un "one scene one cut", (une scène, une coupe) l'auteure crée une montage astucieux de moments où la tension est donnée par le fragment réduit parfois à sa plus simple expression :"Machine à bulles. Machines à neige. Fête. Anniversaire synthétique. Pathétique !". Le tout avec humour là où se transporte un "loupiot" ou, revenue du bisro, "une fille requinque l'oiseau".

Morcellet 3.jpgLe roman à l'inverse du cinéma (que l'auteure connaît bien) n'a pas besoin de production : Elisabeth Morcellet en profite non sans rigueur discrète dont elle feint de se détacher pour scénariser vies matérielles et spirituelles selon diverses entropies. Les contradictions de l'Europe via l'Ecosse et celle des héros du livre ne sont pas conformes au roman et ses normes. Les scènes se succèdent ou s'empilent en un mille feuilles délicieux. Spectres et personnages voyagent vers une sorte de chute nécessaire au mouvement de désorientation du monde. Court, ce roman emporte bien plus que de sagas lourdes en facondes. Tout ici est ramassé, vif, intelligent et drôle. Mais la légèreté ni fabriquée ni inconséquente rayonne de vie en ce qui tient d'une performance presque sans fin comme le titre l'indique.

Jean-Paul Gavard-Perret

Elisabeth Morcellet, "Ne jamais en finir", Editions Sans Escale, Saint Denis, 2020, 136 p., 13 E..

16/01/2020

Nadia Lee Cohen : Poupées presque brisées

Lee 3.jpgProvocantes, mélancoliques parfois effrayantes les poupées US de l’anglaise Nadia Lee Cohen portent plus loin les critiques qu’un art féminin a déjà illustré avec Nan Goldin et Cindy Sherman. Ne semblant pas aimer ce qu’on a fait d’elles, ces femmes subissent une beauté fabriquée qu’elles doivent assumer. Filles de tous elles deviennent filles de rien mais restent sauvées par le regard de la jeune anglaise qui épouse leur désarroi silencieux. Non seulement ses clichés viennent percuter les murs de la mémoire par nostalgie (des années 60) mais ils permettent la critique d’un présent ravagé dans des mises en scènes enfoncées dans les arcanes de l’étrange.

Lee.jpgPhotographe, cinéaste et autoportraitiste basée à Los Angeles, Nadia Lee Cohen est inspirée par sa ville d'adoption. Elle alimente sa fascination sans fin avec l'Americana et la vie conventionnelle en banlieue. L'artiste les documente et les métamorphose en des récits à l’intérieur des maisons ou dans les parkings des supermarchés. Ses protagonistes féminines défient la complaisance une forme d'évasion sexuelle sous des signalisations et des références culturelles populaires. Derrière le glamour coloré de surface s'inscrit une mélancolie subtile plus que choquante. Les prises brouillent les frontières entre fantasme et réalité avec ironie. Rien n’est ce qu’il semble : la familiarité est subvertie par un relent inquiétant.

Lee 2.jpgDans de tels fantômes louvoie une forme de volupté. L’artiste anglaise construit un pseudo-reliquaire de formes kitsch et vintages enchâssées dans des lieux qui deviennent des frontières visuelles. Les photos sont des écrins labyrinthiques à hantises : leur "vide" laisse apparaître des reconstitutions où à l'image "pieuse" de la playmate se substitue le conditionnement du féminin. La femme ignore le sourire et semble se demander ce qu’elle fait là «déguisée» en poupée maquillée à outrance et chosifiée.

Jean-Paul Gavard-Perret

Nadia Lee Cohen : Not a Retrospective", Centro Niemeyer, Avilès, du 17 janvier au 29 mars 2020

14/01/2020

Alexa Vachon : oser

Vachon.jpgLa canadienne Alexa Vachon a commencé la photographie "hard core", il y a quelques années à Berlin quand la réalisatrice Imogen Heath, l’a invitée sur le tournage de Marit Östberg pour un film porno documentaire sur sa relation avec l’artiste Liz Rosenfeld et leurs fantasmes. "Ce film a changé ma vie" dit-elle et elle a trouvé un endroit où elle pouvait faire les photos qu'elle avait toujours voulu faire. S'intégrant au monde du porno queer berlinois, elle ne s'en fait pas voyeuse et y est acceptée. Si une grande partie de la population a une sexualité et une petite partie est légèrement obsédée par elle,  la photographe s'adresse surtout aux personnes pour lesquelles le sexe n’est pas un sujet dont on peut parler. "Peut-être alors vont-elles voir quelque chose dans ces images qui parle à leurs fantasmes ou à leurs intérêts". De plus par son travail a fait des découvertes sur sa propre histoire sexuelle.

Vachon 2.jpgPhotographiant les backstages de films pornos : elle capte des moments de complicité, des portraits, des acteurs entre deux scènes. Elle a également initié son propre projet, « What we do in the light » (« Ce que nous faisons à la lumière »), pour lequel elle photographie des personnes volontaires acceptant d’avoir des relations sexuelles devant son appareil photo. Elle capte toutefois moins des scènes que des concepts, des lieux, un éclairage et des modèles choisis par d’autres et reste avant tout une photographe de portraits.On ne voit néanmoins parfois que des portions de corps (car certain(e)s veulent rester anonymes).

Vachon 3.jpgIls semblent souvent être en mouvement et sont éclairés d’une manière singulière. "J’aspire à ce que plus de personnes d’horizons divers puissent explorer leurs propres limites et intérêts devant un appareil photo. J’aime voir les traces de sexualité (et de vie) que les corps des gens portent". Au besoin l'artiste saisit ecchymoses, cicatrices, griffures liées à l’intensité du sexe. Les traces de modifications corporelles constituent une partie importante de leur intimité. Elles peuvent renvoyer à celles des regardeurs ou les pousser à reconsidérer leur propre sexualité et désir. A partir de là l'artiste étend son investigation vers des domaines plus larges où la femme est mise en exergue dans ses frustrations mais aussi ses possibilités (sportives par exemple mais pas seulement).

Jean-Paul Gavard-Perret

"F r o m O u r R o o m s", Aff Gallery, 2020, Berlin

http://alexavachon.com/