gruyeresuisse

25/01/2020

Sandra Moussempès : la pensée et la glotte

Sandra Bon.pngLe sous-titre du "Cinéma de l'affect" de Sandra Moussempès : "boucles de voix off pour film fantôme" est capital. Il permet de comprendre le rythme des flots du livre. Et si  le mouvement est le propre du cinéma, la voix devient ici l'essentiel d'une poésie sonore d'un genre particulier. La créatrice sample et met en échos des voix de corps absents et plus particulièrement la figure de son arrière-grand-tante, Angelica Pandolfini, cantatrice au début du XXème siècle et dont le portrait trônait chez sa grand-mère italienne d’origine. Le film fantômal que la poétesse "monte" permet de réanimer ceux qui - disparus - reviennent sous la forme d’"ectoplasmes" dans toute leur gamme de voix qui parlent, chantent, subjuguent et occupent.

Sandra 3.jpgTout part de cette arrière-grand-tante le jour où "je découvris sur YouTube / sa voix enregistrée en 1903 son timbre / ressemblait au mien c’était troublant". Dès lors Sandra Moussempès cherche "à vérifier moi-même sur un corps inerte ce qui provoque ces ondes sonores humaines - la voix chantée, l'intérieur de l'humain". A travers "l'image" de cette ancêtre la poétesse trouve son phrasé comme celui de sa lignée "Les femmes criaient facilement sous des dehors respectables". Quant à la voix des hommes "elles étaient feutrées sauf devant les matchs à. la télé".

Sandra.pngLa créatrice "chante" lorsque les voix se sont tues. Leur timbre se transforme en "écriture revenue à la voix sans que la voix y succombe " au milieu d'échos antérieurs, parallèles, jumeeaux. Il y a les aïeuls mais aussi Emily Dickinson, Mary Shelley et Emily Brontë dont les fantômes affrontent l’intime de l'auteure à travers toutes les "machines à embaumer" (magnétophones, K7 audio, dictaphones, gramophones, etc. Bref tous les appareils proprent à faire renaître les voix d’outre-tombe. Mais la poétesse convoque aussi spiritisme, états hypnotiques, etc. L'ensemble de ces outils de stroboscopies sonores, illuminent la mémoire par "esprits phonétiques" et "mantra phoniques" au delà de divers types de grésillements intempestifs. La pensée est ainsi logée au fond de la glotte. L'auteure la fait dégorger en "fréquence Pandolfini" et en recontextualisant par ses mots toutes ces voix qui alimentent un texte qui en devient le miroir.

Jean-Paul Gavard-Perret

Sandra Moussempès, Cinéma de l’affect (boucles de voix off pour film fantôme), L’Attente 2019, 104 pages, 13€.

22/01/2020

Senta Simond et les ostentations discrètes

Senta-Simond.jpgLe premier livre de la jeune photographe suisse  Senta Simond "Rayon Vert" publié par Kominek en 2018, a été un succès critique et commercial. Son travail donne lieu en ce début d'année à sa première exposition américaine. L'artiste se concentre sur une approche intime du corps féminin. En lien avec ses modèles la photographe crée un monde plus sensuel que sexuel. Elle élimine le regard voyeuriste.

 

 

Senta-Simond 2.jpgL'objectif est de suggérer divers sentiments chez ses modèles avec lesquelles elle travaille parfois  depuis 10 ans. Elles sont choisies parce que Senta Simond trouve en elle "quelque chose d’intrigant dans leur caractère, leur attitude, quelque chose de fort et de doux en même temps. Il y a quelque chose de très spécifique qui me fascine, ce que je trouve généralement chez les femmes." écrit-elle.

 

Senta-Simond 3.jpg

Les photos sont prises afin de porter toute l'attention sur le modèle avec de simples arrière-plans en effacement. C'est là une manière essentielle pour se rapprocher du sujet afin de capter des moments subtils et intimes. Pas étonnant dès lors que celle qui a étudié l’esthétique et la théorie du cinéma à l’Université de Lausanne et a obtenu un Master en Photographie à l’ECAL est déjà une créatrice d'envergure internationale.

Jean-Paul Gavard-Perret

Senta Simond, "Exposition", Danziger Gallery, 980 Madison Avenue, New York, du 23 janvier au 29 février 2020.

Angèle Casanova : le sel de la terre

Casanova.jpgLa solitude n'a besoin du désert pour trouver son plus juste miroir : la ville fait suffisamment l'affaire. D'où cette suite de tableaux parisiens où la douleur de bien des femmes refait surface. Pour autant Angèle Casanova ne fait pas dans le pathos. Tout passe par le topos du quotidien entre chaos et oeuf mimosa et ce paradoxal éloge  du secret livré pour tenir tant que faire se peut.

Casanova 2.jpgEn des suites de dérives la créatrice se dédouble comme le font ses "héroïnes" pour se sentir exister avec quelqu'un en elles qui n'est pas l'autre mais celle qu'elles ne peuvent contenir. Et si une force dépasse l'instinct de destruction néanmoins la lassitude est grande. Pas de nostalgie pour autant car ce serait une illusion d'optique. Il se peut qu'un jour de telles femmes s'envolent pour des terres lointaines. C'est ce que voudrait croire Cauda qui pour illustrer ce livre se fait grave. Il quitte un certain empressement et jovialité et pratique le recueillement. Car la douleur ne se marchande au carnaval des joyeusetés.

Casanova 3.jpgCe n'est ni le néant ni l'absolu qui s'atteignent ici mais l'invitation à rester somnambule par la vertu d'un certain ennui d'entre les murs ou dans les rues au bas duquel rampe un filet d'eau de pluie en ce qu'on ose nommer rigole... Y glougloute l'appel étouffé du chemin à parcourir sans compter les heures. Il faut se prêter à cette seule liberté humaine dans l'indifférence des pierres douces comme des asphodèles. Il faut aussi apprendre à patienter. Jusqu'à la terre qui nous est donnée. Ou celle que l'on se donne et qu'il s'agit de creuser.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Angele Casanova "Terre Creuse", illustration de Jacques Cauda, Z4 editions, 110 p., 14 E., 2020.