gruyeresuisse

28/05/2020

Safari dans les Alpes : Laurence Boissier

Boissier.jpgLaurence Boissier, "Histoire d’un soulèvement", roman, coll. ShushLarry, art&fiction, Lausanne, 2020, parution en juin

 

Ce récit est celui de 9 jours dans les Alpes : "Le guide a donné rendez-vous à l’aube dans un village doté d’un seul bistrot fermé pour travaux." D'emblée le ton est donné. Mais la narratrice - avisée mais pas trop - a respecté ce qu'on lui a demandé : sac équipé de bretelles larges, dos anatomique. Elle est vêtue d’une micro-polaire, et de chaussures montantes et "d’un pantalon respirant à séchage rapide".

Boissier 2.jpgAutour d'elle tout va s'élever : la nature en premier Mais l'héroïne peine, peine. «Les plaques continentales ne sont pas les seules à dériver.» Mais elle a tout consigné de la traversée "épique" : la grande histoire du soulèvement des Alpes (racontée par un guide excentrique et d'autres spécialistes de la question comme de la flore alpine) mais aussi la petite histoire de la vie quotidienne d’un groupe de randonneurs pendant la neuvaine.

Boissier 3.pngLa citadine a présumé de ses forces : "Sur un coup de tête, je me suis inscrite à cette randonnée de neuf jours. Je pensais que je prendrais le temps de m’entraîner avant le jour du départ. Je ne l’ai pas pris.". Et c'est bien là le problème. Si bien que l'épopée navigue entre drôlerie et cours magistral. C'est piquant, savant tout autant. A peine ouvert le roman ne se quitte pas, ne se quitte plus et tout compte fait l'héroïne fera la fierté de sa lignée.

Jean-Paul Gavard-Perret

27/05/2020

Elizabeth Prouvost : jouissance, cruauté et majesté.

 

Prouvost 2.jpgPhotographe du trouble (racinien ?) Elizabeth Prouvost (ici avec Vanda Spengler) tente de nouveaux rapprochements peut-être plus ou moins cruels mais dans des excès d'amour de princesses infortunées. Passant à la couleur , la douleur se conjugue au plaisir sur des bustes qui se laissent séduire - et leur coeur aussi.

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Il y a là une peur et  un plaisir, là où tout se joue entre la vie et la mort, l'envie et l'abandon dans un rapprochement qui demeure énigmatique et non dénué de violence au sein de préhensions. La sensualité traduit ce qui tient peut-être de serments et de l'abandon. La poésie devient presque épique en de tels actes de soumission mais peut-être aussi d'une forme d'offrande glorieuse évanescente et charnelle.

 

 

 

Prouvost 3.jpgLes bustes rappellent une réinterprétation d'une sorte de calvaire. Le péril d'une certaine mort est là. Mais nul ne sait si c'est la grande ou la petite là où tout est grâce et beauté majestueuse dans ces actes esquissés. L'univers reste comme souvent chez Elizabeth Prouvost nocturne mais soudain les couleurs animent les corps offerts dont le voyeur ne saura rien et à dessein des regards pour rendre un tel discours plastique d'une richesse rarement atteinte dans la transe-figuration.

Jean-Paul Gavard-Perret

https://www.elizabethprouvost.com/

26/05/2020

Lydie Dattas : Raging Bull

Dattas.pngLydie Dattas préfère la puissance du cœur au prestige de l'intelligence. Elle a toujours laissé libre cours à son aventure existentielle et poétique - on peut presque dire que les deux se confondent. Sont réunis ici trois de ses textes majeurs. D'abord le "Livre des anges" qui marque (et fut remarqué) par sa force lyrique. Le chant navigue entre mysticisme, sensualité et féminité revendiquée.

 

 

Dattas2.jpgDans "La nuit spirituelle", écho de ses relations ambivalentes et tourmentées avec Jean Genet, et le plus récent "Carnet d'une allumeuse" (dans une version nouvelle) Lydie Dattas lutte pour la force créatrice de la femme et dénonce tout ce qui la nie en l'enfermant dans le statut d'objet de séduction et de plaisir. Si bien que "L'Allumeuse" prend ici un sens particulier. Se transformant en "goutte de nitroglycérine" la femme en touchant l’homme l’éviscère tout en feignant de répondre à ses espérances.

 

Dattas3.pngD’autant qu’aux marivaudages Lydie Dattas préfère les gouffres obscurs de la poésie et la beauté de l’existence telle qu’elle est : "Percé de soleil rouge, mon verre de grenadine m’était une Sainte-Chapelle". Au besoin son héroïne se délecte de ses larmes. Néanmoins servant d'alibi sublime à la poétesse, l’adolescente expérimente l’avidité irrépressible du mâle pour en connaître les tenants et aboutissants. Elle peut se laisser faire lorsqu’un mâle force ses cuisses d’un genou en mâchonnant ses lèvres sous un porche.Mais qu'il prenne garde...

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Lydie Datas, "Le livre des anges suivi de La Nuit spirituelle et de Carnet d'une allumeuse", Préface De Christian Bobin, Collection Poésie/Gallimard, Gallimard, 2020