gruyeresuisse

22/01/2020

Angèle Casanova : le sel de la terre

Casanova.jpgLa solitude n'a besoin du désert pour trouver son plus juste miroir : la ville fait suffisamment l'affaire. D'où cette suite de tableaux parisiens où la douleur de bien des femmes refait surface. Pour autant Angèle Casanova ne fait pas dans le pathos. Tout passe par le topos du quotidien entre chaos et oeuf mimosa et ce paradoxal éloge  du secret livré pour tenir tant que faire se peut.

Casanova 2.jpgEn des suites de dérives la créatrice se dédouble comme le font ses "héroïnes" pour se sentir exister avec quelqu'un en elles qui n'est pas l'autre mais celle qu'elles ne peuvent contenir. Et si une force dépasse l'instinct de destruction néanmoins la lassitude est grande. Pas de nostalgie pour autant car ce serait une illusion d'optique. Il se peut qu'un jour de telles femmes s'envolent pour des terres lointaines. C'est ce que voudrait croire Cauda qui pour illustrer ce livre se fait grave. Il quitte un certain empressement et jovialité et pratique le recueillement. Car la douleur ne se marchande au carnaval des joyeusetés.

Casanova 3.jpgCe n'est ni le néant ni l'absolu qui s'atteignent ici mais l'invitation à rester somnambule par la vertu d'un certain ennui d'entre les murs ou dans les rues au bas duquel rampe un filet d'eau de pluie en ce qu'on ose nommer rigole... Y glougloute l'appel étouffé du chemin à parcourir sans compter les heures. Il faut se prêter à cette seule liberté humaine dans l'indifférence des pierres douces comme des asphodèles. Il faut aussi apprendre à patienter. Jusqu'à la terre qui nous est donnée. Ou celle que l'on se donne et qu'il s'agit de creuser.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Angele Casanova "Terre Creuse", illustration de Jacques Cauda, Z4 editions, 110 p., 14 E., 2020.

19/01/2020

Mariette chamane et cat-woman

Mariette.jpgMariette , une nouvelle fois , répare le disjoint dans une oeuvre de piété athéologique qui est une résistance à tous les enfermements. . Descendante de Borée et de son souffle, elle ne cesse d’ouvrir les champs des possibles dans des opérations à coeurs ouverts ou ravaudés.Une force primaire, vent ou Titan, souffle sur cette oeuvre qui redonne aux arts dits singuliers une beauté qui n'a rien de bricolage.

mariette 2.jpgPour autant Mariette ne se prend pas pour une démiurge .  Elle taquine le sacré et sa relique avec fantaisie mais sans flagornerie au nom d'une scansion vitale : l’inerte est remplacé par le vivant dans la justesse de tangage que l'artiste lui attribue. Son travail de fourmi mais aussi de cigale va et vient pour transformer les vanités classiques en monstres opérationnels.

 

 

 

 

Mariette 3.jpgDes anges coulent des pampres et ceux-là deviennent des cornes d’abondance. S’y traduit le mélange des genres au sein de morceaux décomposés, renoués, tordus, enchevêtrés. La fantaisie visuelle propose des anamorphoses poétiques inédites. Et Mariette réinvente à sa main des hauts lieux de l’imaginaire. Il perce le réel tout en déployant ludiquement l’effacement de tout but étroitement religieux. L’art se réinvente par harnachements et rébus d'une virtuosité exceptionnelle là où tout reste en vibration, commotion, chocs, braises et brandons magiques.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Mariette "Substances d'immortalité", Bibliothèque Jules Vernes, 7éme biennale des z'arts singuliers et innovant, Saint Etienne, février 2020. Et voir le site de l'artiste

18/01/2020

Elisabeth Morcellet baladine du monde occidental

Morcellet.pngA chaque page il faut se laver les yeux tant Elisabeth Morcellet multiplie les "portes" via dialogues, morceaux de vie, mythe ancestral, rire et mort, frustration et désir. La femme reprend une place qui lui est souvent donnée sous forme (in)congrue. D'autant que l'auteure mène magistralement le bal de ce premier roman dont les morceaux se reflètent les uns dans les autres en un mélange de temps et divers registres de langue. Sous forme d'histoire d'amour entre une femme et son mari se crée une étrange expérience narrative où les expériences accumulées de l'auteure se retrouvent sans doute.

Morcellet 2.pngCelle qui fut artiste avant de devenir écrivain pratique un chemin particulier vers une nouvelle alliance. Dans un "one scene one cut", (une scène, une coupe) l'auteure crée une montage astucieux de moments où la tension est donnée par le fragment réduit parfois à sa plus simple expression :"Machine à bulles. Machines à neige. Fête. Anniversaire synthétique. Pathétique !". Le tout avec humour là où se transporte un "loupiot" ou, revenue du bisro, "une fille requinque l'oiseau".

Morcellet 3.jpgLe roman à l'inverse du cinéma (que l'auteure connaît bien) n'a pas besoin de production : Elisabeth Morcellet en profite non sans rigueur discrète dont elle feint de se détacher pour scénariser vies matérielles et spirituelles selon diverses entropies. Les contradictions de l'Europe via l'Ecosse et celle des héros du livre ne sont pas conformes au roman et ses normes. Les scènes se succèdent ou s'empilent en un mille feuilles délicieux. Spectres et personnages voyagent vers une sorte de chute nécessaire au mouvement de désorientation du monde. Court, ce roman emporte bien plus que de sagas lourdes en facondes. Tout ici est ramassé, vif, intelligent et drôle. Mais la légèreté ni fabriquée ni inconséquente rayonne de vie en ce qui tient d'une performance presque sans fin comme le titre l'indique.

Jean-Paul Gavard-Perret

Elisabeth Morcellet, "Ne jamais en finir", Editions Sans Escale, Saint Denis, 2020, 136 p., 13 E..