gruyeresuisse

09/12/2020

Pauline Verduzier : des suissesses au-dessous de tous soupçons

Verduzier.jpgLa classification sociale du féminin opère généralement une "distinction" fallacieuse- et en fonction de leur sexualité - entre les "bonnes"et les "mauvaises" femmes en fonction ou gage de leur prétendue (im)moralité. D'un côté les convenables de l'autre les indécentes à savoir les travailleuses du sexe souvent invisibles ou stigmatisées.

Verduzier 3.jpgAvec ses interlocutrices suissesses à la "mauvaise" moralité ou inconduite "notable", Pauline Verduzier interroge à la fois sa propre socialisation et son intimité avec tout ce qu’elle évoque de la vie des autres et les représentations médiatiques de la prostitution.  Elle déplace l’injonction à la respectabilité. Et les femmes interrogées permettent de documenter l’état des rapports de genres et des normes sexuelles du temps.

Verduzier 2.jpgLes femmes osent dire leur liberté et leurs entraves de travailleuses du sexe. Et la "gentille fille" comme elle se définit aborde avec intelligence et sympathie celles qui pratiquent le travail du sexe par choix. Certes il existe des formes de prostitution plus terribles. Ici les femmes ne sont pas des esclaves mais l'auteure veut faire entendre leurs voix tues. Elles permettent de réviser nos vues sur les femmes et leur liberté, les hommes et leur besoin. Bref sur le régime de la sexualité et ses représentations soudain déplacées.

Jean-Paul Gavard-Perret

Pauline Verduzier, "Vilaines filles", Anne Carrière Editions, 2020, 192 pages, 18 €.

07/12/2020

L'empirique et le sensible : Josiane Dias

Dias.pngJosiane Dias, "Art Party", Espace L, Genève, du 9 au 12 décembre 2020.

La photographe brésilienne Josiane Dias vit et travaille entre Genève et New York. Son parcours passe par ces deux villes mais aussi par Tokyo et Tel-Aviv. Diverses cultures influencent son approche photographique. Elle est inspirée par le paysage urbain - mais pas seulement - et ce, à la recherche du détail inaperçu , de l'éphémère, et d'une poétique des espaces et des lieux.

Dias 2.jpgDe telles prises ne sont jamais réductibles à l’apparence. Mais elles ne se limitent pas plus au domaine du l’illusion et du trompe l’œil. Elles ne sont en rien un simple résidu sensible. Mélodieuses parfois plus âpres les formes créent des vagues de lumière. Elles mordent les âmes. Effleurements, silence, origine du tout par le peu. Les propositions plastiques deviennent des voix muettes dans les profondeurs de la lumière là où tout est trace et mélopée.

Dias 3.jpgSurgissent des visions mystérieuses en ce qui tient d’un exercice spirituel mais qui au départ prend racine dans la chair des volumes et des couleurs. Josiane Dias maîtrise, épouse les surfaces en mettant la main dessus par ses inductions poétiques et techniques. Face aux destructions du temps elle impose ses ouvertures où l’errance reste toujours axée vers la présence sourde de l’inépuisable.

Jean-Paul Gavard-Perret

06/12/2020

L'objet et sa représentation : Laurence Bertrand Dorléac.

Dorleac.jpgLe concept esthétique de "nature morte" date du XVIIème. Mais ce type de représentation, comme le rappelle Laurence Bertrand-Dorléac, remonte à l'aube de l'humanité où un dialogue commence entre une "communauté morte-vivante". La dernière exposition sur le genre eut lieu en France en 1952 sous la curation de Charles Streling comme pour en signifier la fin (apparente) au moment où l'objet était soudain montré de manière exhaustive par le naissant "Pop art".

Dorleac 2.pngL'auteure remonte le temps pour expliquer comment un tel genre est l'expression de l'émotion d'un créateur mais reste tout autant le fruit d'un temps, d'une mode, d'une idéologie. En effet, suivant les époques et les cultures, l'attachement à la représentation de l'objet est bien différent.

Dorleac 3.pngNéanmoins du VI ème au XVI ème siècle, la nature morte disparaît en Europe. Laurence Bertrand-Dorléac montre que dans ce laps de temps l'objet n'est qu'un signe. Il accompagne la figuration de Dieu et autres saints. Il faudra donc attendre 1000 ans pour qu'il devienne la glorification de l'humble et sorte l'art du monumental et de tout statut de majesté pour exprimer le sens du moindre par des "fruits classés X" éloignés d'une allégorie des dieux. La Nature Morte s'impose alors comme fétiche du fétiche et prouve que derrière la chose et sa reproduction il n'y a pas rien mais tout. Ou si l'on préfère le rien du tout, son fantôme, sa pétrification dans une sorte de défi que relève près de nous et par exemple Andrès Serrano , Jan Fabre, Jean-Pierre Formica.

Jean-Paul Gavard-Perret

Laurence Bertrand Dorléac, Pour en finir avec la nature morte, coll. Art et Artistes, Gallimard, 2020, 220 p.-, 26 €