gruyeresuisse

30/03/2020

Corinne Vionnet et le système des images

Vionnet bon.jpgPour chacune de ses créations et afin de donner à voir un monument ou un lieu, Corinne Vionnet visualise une somme innombrable de clichés afin d'en "épuiser" la forme : "Je collectionne plusieurs de ces images, de jour, de nuit, selon différentes saisons, différents cieux, etc.". Le choix de chaque lieu est fait selon des statistiques touristiques et les brochures de tourisme qui symbolisent une destination : Monument Valley pour l'Ouest américain, la Tour Eiffel pour Paris par exemple.

Vionnet.jpgNéanmoins ses "Photo Opportunities" deviennent une interprétation  et une pénétration subtiles en un travail par couches successives des clichés consultés et compilés. Lors de la fabrication de l'image surgit la fusion de tout ce corpus et jaillit la magie de telles transformations. Une organisation s'élabore. Pas n'importe laquelle : celle propre à donner un filtrage absolu et une forme de transparence. L'artiste de Vevey renvoie à notre mémoire collective, à l'influence de l'image standard sur notre regard et à une manière de souligner les raisons de notre déplacement touristique et le besoin de consommation paysagère.

Vionnet 3.jpgCorinne Vionnet d'une masse à la fois distincte et indistincte crée un effet de regard sur le regard par l'isolement de sa propre création. Comme elle l'a fait aussi avec sa série "Total Flag" sur le drapeau américain et ce à quoi il renvoie. Contre la massification la créatrice repense le monde et le totalitarisme des images. Elle sait bien ce qu'il en est puisque - avant de se consacrer à l'art - elle a étudié le marketing et a compris ce qu'un tel management engage sur le "mob" (la populace) où l'être humain peut disparaître au sein des repères où il se dissout.

Jean-Paul Gavard-Perret

26/03/2020

Daniela Keiser : le chant des signes

Keiser 2.jpgLes oeuvres de Daniela Keiser font planer l'aigre et le doux,  le donné et l'acquis, l'immense et le petit. L’image - en ses angles de vues et ses sujets - crée des écheveaux et des protubérances. Le réel et ses objets sont saisis dans diverses remises en formes et étagements. Entre gouffres et variations, l'artiste prolonge ce que certains signaux qu'elles montrent induisent (paraboles, antennes) mais aussi le réel tel qu'il est et dont elle fait le rappel.

Keiser.jpgLes mouvements induits sont moins orientés que magnétisés en divers point de fuites, poudroiements, chatoiements, protubérances ou creux. L’artiste cultive au besoin les discontinuités, les éboulis. L’œil en est réduit au doute, au paradoxe, à l'improbabilité d'un centre ou d'un fond dans le croisement de bien des lieux encadrés ou non. L’œuvre ne cesse d’étonner puisque la photographie répond en rien à ce qu’on attend. Il existe des couplages du fond et de la surface, des martingales du provisoire que l'artiste souligne en diverses situations et prises.

Keiser 3.jpgLydie Kaiser fait glisser dans les coulisses des images et des apparences dont elle souligne le frelaté. Nul besoin de glose, de codex ou de clés. L'artiste crée simplement des indications du monde premier et aussi technologique. Le tout par ellipses de plusieurs foyers en des hémorragies de formes et de montages de la transparence comme de l'ombre. Elle fait de en plus de son égo un angle plat. Son absence crée une ouverture encore plus grande afin d'excentrer tout ce qui fait centre de gravité ou circonférence circonstanciée.

Jean-Paul Gavard-Perret

25/03/2020

Noblesse du ratage : Sandra Bechtel

Bechtel.jpgPour évoquer la vie grise il faut la noblesse de l'auteure. Est-elle pour autant déclassée ? Peut être. Mais comme disait Duras "elle a la noblesse de la banalité" (Duras) de celle chez qui peuvent se reconnaître les perdants magnifiques - artistes ou non. A savoir celles et ceux qui ne savent pas prendre les haches de leur pinceaux et autres brosses ou l'outil de leur intelligence par le manche pour faire du petit bois de l'autre.

Bectel 2.pngCertes "la vie d'artiste" est avant tout mise en exergue, avec ses us et coutumes, ses lois, ses "vents", et par exemple la "pratique de dégainer un agenda dans le coup " (pour l'être). Mais les petits faits dépassent le monde de l'art. Ils sont mis en récit avec humour corrosif et jamais gratuit. Le regard devient verbe et les mots pénètrent pour ficher bas le génie claudiquant et les tics verbeux et verbaux de ceux qui, parvenus, demandent aux autres de faire oeuvre de silence. Ils leur font croire que leur eau pure possède le goût de l'invisible mais les perdants sont déjà hors de leur vue.

Bactel 2.pngEcrire revient ici à raconter une histoire ou plutôt  son absence puisqu'elle est ratée. D'où la présence du texte avec beaucoup de blanc sur la page. Il y a là sous l'ironie une émotion. Car l'auteure écrit ses idées (justes) avec des mots pour dire, voire planifier les échecs et les dépressions lorsqu'on perd la connaissance non d'être mais de résister. Ce qui n'empêche pas Sandra Bechtel de regarder avec distance ironique les choses ordinaires, banales et les manies "up to date" comme on disait jadis ou "swag" comme on dit aujourd'hui (mais je n'en suis pas sûr).

Jean-Paul Gavard-Perret

Sandra Bechtel, "L'art de rater dignement sa vie d’art[r]iste", Editions Lunatiques, Vitré, 2020, 70 p., 6 E..