gruyeresuisse

01/11/2019

Sharon Kivland, les livres et les femmes

Kivland 3.jpgSharon Kivland, "Jamais fille chaste n'a lu de roman", Circuit, Lausanne, du 10 novembre au 21 décembre 2019.

Pour Sharon Kivland les mots d’un livre ne produisent pas seulement du sens "mais aussi de la narration, de l’interprétation. Ils sont certes le résultat d’une construction mais ne cessent pas pour autant d’être réels". C'est pourquoi sa profession de foi en tant qu'éditrice se résume à une formule "magique" : "la lecture est un devoir et une vertu". Bref une règle, un commandement (qu'elle s'impose à elle-même jusqu'à jusqu'à lire Hegel...) que certaines cultures ou époques ont refusés ou refusent aux femmes.

Kivland bon.jpgC'est pourquoi Sharon Kirvland écrit, édite, crée des expositions au sujet des femmes qui lisent et celles qui ne peuvent le faire. Elle est aussi amatrice de "lectures déviantes". A savoir celles qui  répandent le poison, créent de l’hystérie et modifient l’histoire. Elle aime donc tous les livres - même ceux qu'elle ne lit pas et sont objets de décoration. L'éditrice (qui est aussi plasticienne) a commencé son travail avec une série de courts pamphlets intitulés "The Good Reader" avant de créer "The Constellations" (de longs essais et de la fiction expérimentale). Puis bien d'autres projets ont vu le jour. Refusant d'être à la tête d'une entreprise commerciale elle se bat néanmoins pour que ses œuvres circulent.

Kivland.jpgSharon Kivland aime aussi les salons et les expositions. Et celle du "Circuit" lui permet de prolonger son travail par ce qui devient une défense et illustration de sa lutte. Elle met en évidence une loi portant défense d’apprendre à lire aux femmes. Elle s'attaque donc aux tabous qui refont surface et continuent d'infiltrer leur venin. Il s'agit de se battre contre les vents mauvais de certains principes dits de réalité. "Lotta continua".

Jean-Paul Gavard-Perret

31/10/2019

Marcia Resnick : education sentimentale

Reznick bon 2.jpgMarcia Resnick, "Re-visions", Edition Patrick Frey, Zurich, 104 p., EUR 52 / CHF 52

En 1975, Marcia Resnick est victime d'un accident de voiture. Sa vie est passée devant elle. Dès son séjour à l’hôpital, elle s'est remémorée tout ce qui l'a amenée en ce lieu. Elle a d'abord écrit et dessiné des images en vue d'un livre. Poignant et ironique cette autobiographie s'est métamorphosée par les photographies que l'artiste composa.

Resnick bon.jpgElle y met en scène l’adolescence féminine par une revisualisation de mémoire. La narration ouvre sur la condition de l'adolescence et ses fantasmes là où textes et images se répondent dans un double récit qui, lors de la première édition, avait séduit Andy Warhol et Allen Ginsberg. Plus de 40 ans après ans, l'artiste Lydia Lunch, amie de "Bad" (son surnom warholien) salue cette deuxième édition où la perversion pointe toujours de manière délicieuse dans les affres de l'adolescence naissante.

Resnick 2.jpgLe corps lancé, au lieu de s’imbriquer dans un autre, vaque au fil des jours. Bref le temps de discerner et comprendre ce qui aurait pu agir est repris et commenté. Le tout dans un état érotique déplacé. Tout semble procéder d’un éros impersonnel, harmonieusement inclus dans le faisceau des forces qui fusaient à ce moment, au même titre qu’une acuité sensorielle accrue, une montée de température et  l’assouplissement des articulations. L'artiste rejoint suffisamment le régime phénoménal pour dépasser ses propres conditionnements et en tenant compte des partitions qui régissent notre espace.

Jean-Paul Gavard-Perret

27/10/2019

Sophie Taeuber-Arp : pour une autre présence.

Arp.jpgSuite à son concept "L’homme qui a perdu son squelette" - proposé à Hans Arp, Marcel Duchamp, Paul Eluard, Max Ernst, Georges Hugnet, Henri Pastoureau et Gisèle Prassinos - la Suissesse Sophie Taeuber-Arp, publia le "résultat" (plus que probant) dans les numéros 4 et 5 de sa revue "Plastique", en 1939.

 

Toutes les oeuvres semblent, tirées des obscurités intérieures où elle préexiste chez l'artiste ou l'écrivain en tant que loi de la nature ou de l'anti-nature par la contemplation du corps indépendamment du principe de la raison.

 

Arp 3.jpgLes oeuvres prouvent que le style est plus une affaire de vision que de technique. La où le sujet sans squelette ne meurt pas puisqu'il est sauvé par le texte et les images. 

 

Le dynamisme des images comme des textes empêche de s'enfermer dans une structuration admise là où il faut continuer sans la vertébration. La proposition de Sophie Tauber-Arp permit de sortir de la grossière tentation de produire des oeuvres intellectuelles. Tout se ramène à une affaire de sensation là où le sujet ne meurt pas d'absence de vertèbres. Il trouve dans cette nouvelle donne un corpus en attente et sans fin.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Collectif, "L’homme qui a perdu son squelette", Illustrations de Max Ernst, Fonfroide le Haut, 2019, 48 p., 15 E..