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04/06/2018

Deborah de Robertis versus Bettina Rheims : le sang des femmes

De robertis.jpgDeborah de Robertis avec sa performance "Naked Pussy" (à la Galerie Xippas de Paris) a répondu aux "Naked War" (photographies des Femen) de Bettina Rheims. Elle a maculé de sang une Femen shootée par la créatrice. En guise de prolongation la performeuse a adressé une invitation (et non une provocation) à la photographe : « j’invite Bettina Rheims à me photographier et contrairement à la tradition, le modèle serait l’auteur de l’œuvre ». La performeuse se revendique avec raison aux travaux d’Ana Mendieta. Elle fut la première à dénoncer les violences faites aux femmes par les auto-maculations de sang dans ses photos et ses performances. Deborah de Robertis reprend son geste avec le sang des menstruations pour redonner aux femmes leur pulsion de vie et aux images une valeur politique. Il s’agit de provoquer une rupture dans l’idée d’impureté des liquides féminins.

De Robertis 2.jpgLa créatrice pousse Bettina Rheims dans ses retranchements et lui demande de se situer en tant qu’artiste, femme et sœur de lutte face à son travail. Nul besoin de reconnaissance égotique mais un appel à celle que la performeuse nomme « la seule artiste vivante sur laquelle je travaille ». Bettina Rheims (auteur récemment de « Détenues » - Gallimard) est a priori plus qu’une autre apte à comprendre ce travail. Le pouvoir d'humiliation que porterait le sang menstruel y est sublimé.

De Robertis 3.jpgCertes Deborah de Robertis émet un doute quant aux avancées de la photographe : « Si Bettina Rheims a été visionnaire sur de nombreux sujets comme le genre et la transsexualité, les images présentées au Quai Branly ressemblent plus à des photos d’arrière-garde, dignes de la vieille presse féminine. (…° Quel est le statut de ces images? » écrit-elle. Implicitement l’artiste a déjà répondu à de telles images « léchées » par sa performance. Elle y a montré non une indécence humaine mais la décence féminine qui se refuse à demeurer la prétendue martyre d’elle-même. Il y a là la rupture avec l’imagerie, la psychologie traditionnelles, ce qui est pris pour le sordide et la soumission. Si bien que le dernier homme de l’histoire serait une femme libérée et non réprouvée. Attendons la réponse de la photographe.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

02/06/2018

Carla van de Puttelaar : transparence de la volupté

Puttelaar.jpgCarla Van Puttelaar associe nus et portraits de jeunes femmes à d’autres éléments. Fleurs et femmes, femmes fleurs se transforment en « paysages » étranges et familiers là où tout est « luxe, calme et volupté », affaire de délicatesse, de vulnérabilité et de fragilité dans un monde entre chien et loup.

 

Puttelaar 3.jpg

 

Le nu prend un aspect pictural et mystique. Il est chimère et densité. Il se caresse du regard. La femme y demeure aussi réelle que fantomatique entre sainteté et abandon programmé là où la photographe insère un leurre dans le leurre : le corps joue des ambiguïtés cause/effet, essence/apparence.

 

 

Puttelaar 2.jpgModèles aux peaux diaphanes ou aux peaux noires créent une présence de l’infra mince. Le but reste d’atteindre ce qui échappe dans l’immobilité programmée des silhouettes vives. Existe un cheminement vibrant mais silencieux. Il permet le saut au-delà des apparences. D’un côté quelque chose de minimaliste et de croqué, de l’autre subtile sophistication qui accorde à chaque personnage ou fleur à la fois une valeur de buée mais aussi un champ de gravité.

Jean-Paul Gavard-Perret

Carla van de Puttelaar, « Adornments »,

27/05/2018

Søren Kierkegaard « chrétien sincère et un anticlérical assumé »

Kierkeggaard.pngIl était temps de posséder une vision exhaustive de celui qui est considéré - non sans raison mais avec quelques bémols - comme le précurseur de l’existentialisme. Le Pléiade comble ce vide en publiant les textes essentiels du philosophe danois. Imprégné de christianisme, il laisse une œuvre originale où s’exprime la quête d’une vérité qui fut vécue personnellement, et non seulement pensée abstraitement. Ce qu’un de ses plus fidèle élève - Jean-Paul Sartre n’a pas réussi dans son œuvre philosophique. Il faut attendre « Les mots » et « L’Idiot de la famille » pour cette tentative de réconciliation.

Contrairement à celle de son disciple, la vie (courte - il est mort à 42 ans) de Kierkegaard fut des plus tourmentées. Dans son journal il rappelle que « Si l’on voulait savoir comment, abstraction faite de mon rapport à Dieu, j’ai été conduit à devenir l’écrivain que je suis, je répondrais cela a dépendu d’un vieillard, qui est l’homme à qui je dois le plus, et d’une jeune fille, envers laquelle j’ai la plus grande dette. ».

Son père est le vieillard dont il parle (il eut Søren à l’âge de 56 ans) : l’auteur dut subir la pression de son emprise religieuse austère et étouffante. Il se révoltera et n’eut cesse de montrer combien le christianisme fut une schlague faite pour courber l’être dans un conformisme social plutôt que de l’élever à la vie intérieure.

Kierkegaard 2.pngLa fille que le philosophe évoque est Regina Olsen. Il la rencontre à l’âge de 25 ans au moment où il enseigne le latin dans un collège de Copenhague. C’est une passion : néanmoins quelques semaines après leurs fiançailles et sa soutenance de thèse sur Le Concept d’ironie constamment rapporté à Socrate, Kierkegaard rompt. La raison en est sans doute spirituelle : la jeune femme n’était pas la plus propice à l’aspiration de communion spirituelle dans l’amour. Néanmoins cette rupture coupe la vie du philosophe en deux. Elle lui donne sa liberté pour accomplir et s’accomplir totalement dans son travail e philosophe et d’écrivain.

Dès lors les livres se succèdent sur un rythme plus que soutenu. En particulier paraissent deux œuvres majeures : « Crainte et Tremblement », « Les Miettes philosophiques », le « Traité du désespoir ». L’auteur devient célèbre autant par ses traités que par ses polémiques violentes envers l’Église danoise le tout en des articles drôles et impitoyables repris dans le Tome II de la Pléiade. Ils font de lui ce qui a été souvent souligné : un chrétien sincère et un anticlérical assumé. Son enterrement fut suivi par une foule immense et c’est un privilège rarement accordé à un philosophe (Son élève français le connaîtra). Les œuvres réunies dans cet ensemble prouvent que deux cents ans après la naissance de l’auteur l’œuvre garde toute sa force au moment où une certaine idée des religions font retour.

Jean-Paul Gavard-Perret

Søren Kierkeggard, « Œuvre I et II », sous la direction de Jean-Louis Jeannelle et Michel Forget, La Pléiade, Gallimard, Paris, 2018, 62 et 63 E.