gruyeresuisse

04/08/2020

Marie-Philippe Deloche et le garnement

Deloche Cauda.jpgDans ce dialogue pas question d'aller clopin-clopant. Fidèle non seulement à sa réputation mais à ses conquêtes, Cauda est étalon d'or de l'empire des sens. Mais pour autant sa moitié (uniquement littérairement parlant et pour ce livre) ne s'en laisse pas compter. Elle n'est pas dupe de ce peintre et écrivain qui se cache sous le Gilles de Watteau mais qui verse bien vite dans les bals de Toulouse-Lautrec. Il a beau cité Greco : voilà Kim Novak qui pointe le bout de ses seins.

Cauda 4.jpgDès lors Marie-Philippe Deloche lui tire les oreilles, lui souffle dans les bronches - histoire d'ébranler "l'âme à tiers" du délinquant dont sonne le gland à n'importe quelle heure. Il se raconte ici tel qu'il est : primesatier de primes sauteuses ou de maîtresses femmes. Sa correspondante reste astucieuse et sait au besoin demander au chenapan de créer des images pour dire ce que ces mots cachent de maux et de tifs ébouriffés dans l'étreinte. D'où l'élaboration d'un livre remarquable de deux créateurs. C'est le premier d'une nouvelle maison d'édition. Elle ne pouvait mieux commencer qu'avec le pi(t)re et la meilleure.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Cauda et Marie Philippe Deloche, "Jacqueries suivi de Carnets de Voyages", Editions Associations Libres, Corenc, 2020, 106 p., 39 E..

24/07/2020

Francesco Mercadante : Venise n'est presque plus ici

Merca 1.jpgEn abîme sinon de lieux ou du moins d'avérées présences le paysage vénitien s'éloigne de tout poncif en une féerie d'un monde proche et lointain dont les sillages - sous lumière nocturne ou solaire en dérive - libèrent de la présence par la vibration de couleurs. Elles saisissent au plus profond des sens.

MercaBON.jpgPar son impressionnisme Francesco Mercadante ignore en effet les lignes pour ne retenir que les tonalités de teintes.  Et soudain nous somme pris dans un festival de bleu, de rose qui évoque moins le carnaval que la présence de Casanova.

Merca2.jpgLa photographie emporte vers le rêve en des déclinaisons. Elles font du paysage moins un éclaireur qu'un funambule. Tout semble à la fois en liberté et équilibre instable là où l'évènement de l'imaginaire remplace un certaine niaiserie du réel - si beau soit-il.

Jean-Paul Gavard-Perret

Francesco Mercadante, "Lumières sur Venise", http://www.francescomercadante.com

21/07/2020

Kafka l'hérétique orthodoxe

Kafka.pngKafka comme Modiano plus tard fait rendre des comptes à divers cheminements de la mémoire et de l'horreur et ce dans leur judaïsme "apocryphe". Mais Kafka aura créé un territoire particulier : celui où l'on doit vivre mais où l'existence devient impossible. L'imaginaire audacieux de l'auteur aura créé une transmission de la tradition juive de manière critique non pour lui offrir une contradiction et une contre-tradition mais un prolongement particulier au moment où il sentit que tout "jouait" pour l'effacer.

L'hérétique sortant de sa tradition et la recherchant dans le risque de la littérature s'en sert pour apparemment déformer et défigurer les textes anciens du judaïsme. Il hante à sa façon les synagogues, effraie le genre humain de son exentricité créatrice. Il se représente souvent en animaux hybrides inclassables : non seulement le cafard de la Métamorphose mais aussi le chat agneau d'une comptine araméenne dont la rédemption finale est une allégorie entre la judéité, sa terre et Dieu. Se créent à l'intérieur d'une tradition et d'une pensée un gain particulier et un refus de ce qui était s'y opposait. Le tout de manière parfois drôle et parfois tragique. Mais le "biais" de l'auteur crée une relation à la tradition selon une dimension où la discipline est remplacée par une méthode initiatique d'un nouveau genre

Kafka 2.pngChez Kafka l'héritage culturel reste l'image d'un spectre juif et d'un "sceptre" qui ne lui aurait pas été transmis - sinon sous forme de la boîte en argent donné par son père et auquel "Le Château" fait écho. A ce traumatisme mémoriel, après la Shoah, il y en aura bien d'autres. La mémoire persécutrice chez Kafka est donc anticipatrice :  chez Pérec ou Modiano elle sera post catastrophe. Existe chez lui une vision existentielle de la tradition sans le moindre passéisme par maïeutique particulière et des procédures de fictions dont certains degrés firent peut-être peur à l'auteur lui même : c'est pourquoi il voulut "effacer" certaines de ses allégories mais que Max Brod sauva pour que demeure "l'adogmatisme" de son ami qui n'eut cesse de démystifier ce qui écrase.

Kafka, "Oeuvres complètes", tome 1 et 2, La Pléiade, Gallimard, 2019.