gruyeresuisse

13/01/2019

Vol de nuit : Antoine d'Agata

D'Agata 3.jpgEmanent des photographies - apparemment documentaristes -  d'Antoine d'Agata une «science» de l’esprit et du corps marchandisé et une dérive des continents de l'affect. L'artiste crée de fait une forme de philosophie de l’histoire et des déchéances qui se fomentent dans les rues de nos belles citées. Ici aucun enfumage : la réalité est telle quelle mais selon une esthétique qui refuse le vérisme pur et dur pour un expressionisme beaucoup plus parlant.

D'agata 2.jpgCe qui pourrait se nommer «pornographique» ailleurs accentue ici la vision des limites du tragique des situations. L’imaginaire change de cap par le langage même. A ce titre le monde et sa sexualité peuvent paraître effrayants mais il y a là une nécessité de comprendre l’humanité et les millions d’êtres qui vivent dans la crasse, au milieu des mouches, des rats, dans la prostitution la plus révoltante qui se voit non seulement en Asie mais ici-même.

D'agata.jpgAntoine d'Agata ose une quintessence de la  «viande» (Artaud) humaine. Un tel monde est scandaleux aux yeux de la morale mais il est surtout vécu par les protagonistes dans un état de fiasco. Preuve que les grandes visualisations se créent non seulement par la capture du réel mais à travers l’imaginaire lorsqu'il possède une force de transfiguration.

Jean-Paul Gavard-Perret

11/01/2019

Ce que les gourmands disent : Martin Parr

Parr 3.jpgC'est en 1995 que Martin Parr, fidèle  à sa volonté de "dire" le monde, commença la série «British Food» où sont mis en évidence de manière fractale divers types de mets appétissants ou non . Viandes, légumes, confiseries sont présents à travers la cuisine britannique souvent ostracisée (à tord).

Parr.jpgUne telle saisie, grâce ou à cause des portables, est désormais devenue une sinécure - ce qui n'était pas le cas au moment où ce projet prit corps en poursuivant les expérimentations chères au créateur. Chez lui la photo documentaire préserve toujours un caractère drôle et incisif.

Parr 2.jpgParr y revendique une double postulation : ce qu'il nomme une "pornographie culinaire" mais aussi le "glamour" des magazines de cuisine. L'artiste utilise le flash pour  - écrit-il - "créer de la fiction et du divertissement hors réalité". Les couleurs vives deviennent un prétexte afin de proposer une fête de la nourriture elle-même. Elle est ici, dans son brutalisme parfois quasi surréaliste, dégagée de ses conditionnements et emballages.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Martin Parr", British Food", Janet Borden Inc, Brooklyn (NY) jusqu'au 16 janvier.

09/01/2019

Les jardins des délices de Sanam Khatibi

Khatibi 2.jpgSanam Khatibi remonte aux sources d'une sensualité innocente et bienheureuse. Le tout sans se soucier de qui fait quoi pourvu que l'ivresse soit présente. L'artiste cultive l’incongruité, l’audace, d’extraordinaires concrétions d'un porno-syncrétisme des figures et des situations. La notion d'érotisme redevient la seule morale élémentaire. Les noeuds familiaux n'y sont que des voeux pieux relayés par d'autres félins à fouetter - mais pas que. Car Sanam Khatibi ignore la violence. Une beauté insolite parce que première risque de faire frémir les tièdes, les pisse-froid, les blêmes.

Khatibi.jpgSe retrouve ici une peinture "indienne" au sens où Achille Chavée l'entendait. L'artiste ignore les pères et les repères. Que viendraient-ils faire dans ce jardin d'Eden ? Pour l'évoquer le créateur échappe au formalisme : demeurent les sensations fortes à force d’ironie cinglante et de débordements qui excèdent morale et normalité. Des tortillons de couleurs tendres éloignent de tout diktat moral : tout enjoint de ne pas louper ce qui est désormais estimé comme crimes ou sens interdits. Ils ramènent à la ruche où la femme n'est pas Eve fautive mais la portion de miel qui nourrit la nature et la spermatosphère. Elle règne plus en amante qu'en mère sur nos trous de mémoire où s’abreuvent au besoin l’inceste ou l'animal.L’humanité s’avance à croupetons en s'invaginant et tout compte fait ce n'est pas la plus mauvaise des solutions.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Sanam Khatibi, "The Murders of the Green River", Galerie Rodolphe Janssen, Bruxelles. « My garden is wilder than yours », Posture Editions,n 2019.