gruyeresuisse

19/01/2020

Pierre Guyotat : le diable attrapé par la queue

Guyotat.pngCréateur de langue, explorateur des mondes Guyotat reste un visionnaire auquel ces plus de 500 pages donnent accès à travers, interviews, interventions et textes. De "Sur un cheval" (1960) jusqu’à "Joyeux Animaux de la Misère II" (2018), ces pages abordent la conception de la création. Guyotat veut le corps au plus près de l'écrit, de la parole comme de l’image. Pour lui, parler le livre c'est l'inscrire et l'instruire dans une autre mélodie de la langue et dans d’autres registres. "Divers" produit des relances entre autres sous forme de questions entre l'excrément et le sacré, de la question de la féminité et de la masculinité.

Ce corpus majeur  ne peut certes se substituer à l'oeuvre mais permet entre autre d'établir la différence entre la Littérature et « le reste » qui en n'est pas. De même qu'entre un écrivain digne de ce nom et de simples rédacteurs. Cette opposition reste pour Guyotat plus décisive que celle qui distingue poésie et prose, poètes et prosateurs. Affrontant le mal et y précipitant esprit et corps il touche à un double trouble : ne plus en sortir mais ne jamais être dehors. Du mal il tire sa connaissance. Il sait désormais qu'il est né avec pour ne plus le quitter : "Ne suis-je déjà pas trop dedans pour agir du dehors comme font les autres ?".

Guyotat 2.pngTrop de père, de mère, de sœur. Trop de Dieu. Et le membre de l'auteur n'est-il pas déjà celui de l'homme et celui de la femme ? Dans cette confusion Guyotat comprend la différence entre l'idée et le réel, la vraie littérature et ce qui n'est que parlote. Il choisit la première pour se livrer à la vie des autres. Il se sent chacun d'eux. Mais en se vidant en la femme il craint de lui voler sa beauté et qu'elle perde sa confiance en lui. Qu'il se rassure : la route du plaisir est jalonnée de barrières. Avec un tel ensemble comme dans "Arrière fonds", le créateur explique ses franchissements pour dresser la vie contre la mort.

Jean-Paul Gavard-Perret

Pierre Guyotat "Divers - textes, interventions, entretiens, 1984-2019), Les Belles Lettres, Paris, 2019, 502 p., 29 E..

18/01/2020

Jacques Monory : écran bleu pour nuit blanche

Monory.jpgEvocatrices de la folie quotidienne ou meurtrière les œuvres bleues (mais parfois roses) de Jacques Monory ont conjugué depuis les années 60  la reproduction fidèle du réel - notamment à travers des images traditionnelles et stéréotypées de la vie américaine - et toute une fantasmagorie onirique. Cette percussion opère une indéniable impression de malaise, un sentiment de fin du monde, comme si les choses, et surtout la lumière et le soleil, étaient soudain devenus fous.

Monory 2.jpgOn se souvient par exemple d’un paysage pour une fois non "made in USA" mais un paysage égyptien avec sphinx et pyramides et comportant un texte comme "dactylographié" dans la toile. Il s'intitule "L’observateur et l’observé". C’est à un renversement ironique des rôles, exploité dans son ambiguïté, que nous convie toutes les œuvres de l'artiste. Elles retracent la position d’un homme qui peint dans le bonheur de sa solitude et qui se figure en peinture pour ne pas mourir de la folie du monde.

Monory 4.jpgSes tableaux miroitent d'une réflexion incisive sur la planète et ses figures à prendre et à jeter, comme l'amour qui dans ses oeuvres se prend et se jette comme un kleenex. C’est pourquoi il faut aimer le bleu de banquise des travaux de l’artiste. Mais il ne faut pas se contenter de glisser dessus. Il convient de regarder ce qui se passe à l’intérieur et de comprendre comment les choses émergent des toiles. Elles donnent au jour une apparences nocturne. Si bien qu'elles demeurent des écrans bleu (ou mauve) de nos nuits blanches.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Monory, Fondation Maeght, du 28 mars au 14 juin 2020.

16/01/2020

Nadia Lee Cohen : Poupées presque brisées

Lee 3.jpgProvocantes, mélancoliques parfois effrayantes les poupées US de l’anglaise Nadia Lee Cohen portent plus loin les critiques qu’un art féminin a déjà illustré avec Nan Goldin et Cindy Sherman. Ne semblant pas aimer ce qu’on a fait d’elles, ces femmes subissent une beauté fabriquée qu’elles doivent assumer. Filles de tous elles deviennent filles de rien mais restent sauvées par le regard de la jeune anglaise qui épouse leur désarroi silencieux. Non seulement ses clichés viennent percuter les murs de la mémoire par nostalgie (des années 60) mais ils permettent la critique d’un présent ravagé dans des mises en scènes enfoncées dans les arcanes de l’étrange.

Lee.jpgPhotographe, cinéaste et autoportraitiste basée à Los Angeles, Nadia Lee Cohen est inspirée par sa ville d'adoption. Elle alimente sa fascination sans fin avec l'Americana et la vie conventionnelle en banlieue. L'artiste les documente et les métamorphose en des récits à l’intérieur des maisons ou dans les parkings des supermarchés. Ses protagonistes féminines défient la complaisance une forme d'évasion sexuelle sous des signalisations et des références culturelles populaires. Derrière le glamour coloré de surface s'inscrit une mélancolie subtile plus que choquante. Les prises brouillent les frontières entre fantasme et réalité avec ironie. Rien n’est ce qu’il semble : la familiarité est subvertie par un relent inquiétant.

Lee 2.jpgDans de tels fantômes louvoie une forme de volupté. L’artiste anglaise construit un pseudo-reliquaire de formes kitsch et vintages enchâssées dans des lieux qui deviennent des frontières visuelles. Les photos sont des écrins labyrinthiques à hantises : leur "vide" laisse apparaître des reconstitutions où à l'image "pieuse" de la playmate se substitue le conditionnement du féminin. La femme ignore le sourire et semble se demander ce qu’elle fait là «déguisée» en poupée maquillée à outrance et chosifiée.

Jean-Paul Gavard-Perret

Nadia Lee Cohen : Not a Retrospective", Centro Niemeyer, Avilès, du 17 janvier au 29 mars 2020