gruyeresuisse

03/09/2019

Alberto Giacometti : exercices d'effacements

Giaco.jpgPatrick de Vries, "Alberto Giacometti and the Perception of Reality", Hatje Cantz, Berlin,

Patrick de Vries présente une sélection de dessins de Giacometti et les analyses à travers plus de cent lettres souvent inédites échangées entre l'artiste et ses parents. Il examine aussi les amitiés électives de l'artiste suisse : Pablo Picasso, Francis Gruber, Balthus et Tal-Coat. S'y ajoute aussi les affinités du créateur avec son ami le philosophe japonais Isaku Yanaihara et la fascination du premier pour l'art d'extrême orient.

Giaco 2.jpgCe livre illustre comment Giacometti a éteint tous les amas de matière et le trop de "figure". De Vries rappelle comment par le dessin se crée une figuration de l'infigurable qui reste néanmoins de l'ordre de la représentation. Un "quelque chose", une présence résistent : c'est l'oeuvre elle-même. Elle offre un ordre neuf, au seuil du noir par le graphite.

giaco 3.jpgC'est sans doute pourquoi Giacometti resta si proche par ses dessins du travail de Beckett. Ce dernier, en retour, y revient très souvent et est impressionné par cet "empêchement" qui taraude l'artiste. Celui-ci refusa d'appartenir à un monde de titans dont Picasso faisait partie. Giacometti à l'inverse préfère creuser l'image de rien, de personne. A travers ses lectures et ses rencontres il a pu approcher une forme de suppression et l'anéantissement du monde. Rares sont les artistes susceptibles de répondre à ce souhait. Ce livre nous le rappelle.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

30/08/2019

Francine Auvrouin : le regard de la sculptrice

Auvrouin bon.jpgDans leur intense fixité les corps et les visages des femmes de Francine Auvrouin saisissent. Résine, pierre, terre cuite, bronze - qu'importe les matières - : un expressionnisme suit son cours dans l'abondance, le morcellement, le tatouage des incisions et des reliefs qui poussent un peu plus loin et de manière radicale ce que le surréalisme (Dali entre autres) et l'art brut ont fomenté. De l'obscur jaillit des résurrections - du visage jusqu'aux massifs fessiers. 

Auvrouin 2.pngL'humaine condition est transposée afin de montrer des déchirures que seul le corps peut émettre. Pour le confirmer la sculptrice reprend un phrase de Van Gogh : "J’aime mieux peindre les Hommes plutôt que les cathédrales parce qu’il y a dans les yeux des hommes des choses qui ne sont pas dans les cathédrales si imposantes et majestueuses soient-elles". Demeurant immobile la sculpture est toutefois irradiante, signifiante et énigmatique par toutes les forces contradictoires qu'elle retient. Elle rend l'éloquence de la créatrice inépuisable et sans le moindre bluff.

Auvrouin.pngLes formes des corps imposent leur nature impénétrable. Le langage de l'artiste le perce. Ils deviennent presque (le mot "presque" est important) des blessures qui sont aussi des parures. Les frémissements de "cassures", tantôt rendus à la sérénité, tantôt secoués par des tremblements sourds, créent des rencontres qui touchent au plus profond. Agglutinés ou solitaires les visages deviennent un langage inédit. D'où la puissance d'une oeuvre qui ne réduit jamais son sujet à un objet. La femme porte en elle et par ses stigmates des valeurs symboliques où jouent des forces antagonistes d'Eros et de Thanatos. Sous l'apparence de la jeunesse transparaissent souvent les risques d'une mort annoncée mais surtout les amorces du dur désir d'exister et sa poussée. Sort des matières une la(r)me de fond dans les zébrures  subtilement modelées en la masse de la stéatite, l'albâtre, le marbre ou les coulées du bronze.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

L'oeuvre sera présentée dans un nouveau lieu en octobre 2019 : la Maison Forte de Magland dans la vallée de l'Arve (Haute-Savoie)

 

23/08/2019

Meng Yan à Lugano : traversée des portraits

Meng Yang.jpgMeng Yan, "Ritratti", Museo Casa Rusca, Lugano, du 4 aout au 15 septembre 2019.

Le Museo Casa Rusca de Lugano permet de découvrir le travail de l'artiste de Shangai Meng Yan. Est présentée une sélection des portraits de personnages célèbres - surtout du monde de l'art du vingtième siècle - créés ces dix dernières années/L'artiste revisite les idées sur de telles icones loin de toute caricature - bien au contraire.

Meng Yan 2.pngSont présents des portraits de Vincent van Gogh, Salvador Dalì, Andy Warhol, Marlene Dumas, Alberto Giacometti. Ils révèlent la vision d'une forme de réalité et de son ombre afin d'approfondir la jouissance esthétique loin de la simple légèreté ou "grâce". Il ne s'agit pas de se retrouver face à un "beau" que de telles idoles pourraient rameuter. Bref, Meng Yan rompt avec les visions traditionnelles.

Meng Yan 3.jpgIl propose dans un face à face avec des "monstres sacrés" de l'art un jeu de couleurs lié à toute une échelle des gris. Ceux-ci deviennent la marque de fabrique des portraits à l'aspect intense, surprenant et envoutant qui permet de réfléchir sur un en-deçà artistique et de suggérer ce que de tels artistes ont laissé pour nos sociétés mondialisées d'aujourd'hui. Ces "prises de vue" donnent à voir moins des héros de l'art que des êtres encore vivants et fragiles.

Jean-Paul Gavard-Perret