gruyeresuisse

07/04/2021

Annemarie Schwarzenbach : une Rimbaud photograpique

Schwarze 2.jpgAnnemarie Schwarzenbach, "Départ sans destination", Zentrum Paul Klee, Berne, jusqu’au 9 mai 2021
 
Attentive aux inégalités sociales, aux mouvements syndicaux, aux effets de l’industrialisation, Annemarie Schwarzenbach issue d’une riche famille d’extrême-droite, entre très vite en conflit avec son milieu. Révoltée, doté d'une intelligence hors du commun,  belle, lesbienne, téméraire, accro à la morphine en quelques années d'une vie trop brève elle parcourt des dizaines de milliers de kilomètres. Après des études d’histoire à Zurich et Paris, après une immersion dans la diaspora littéraire allemande, elle prend la route ou la fuite.
 
schwarz.jpgElle publie ses récits de voyage en photos ou rédactionnels dans plusieurs magazines suisses. Et ce entre deux pôles : les conséquences de la crise de1929 et l'arrivée de la Seconde Guerre Mondiale qu'elle annonce en ses propos et images. Annemarie Schwarzenbach aura traversé le monde : de l'Afrique à l’Afghanistan, de l'URSS aux USA.  Elle voyage avec Ella Maillart, Marianne Breslauer ou Erika Mann et reste une des premières à  s’élever contre le national-socialisme.
 
Schwarze.jpgSes photos  en noir et blanc et parfaitement cadrées  soulignent sa vision désespérée du monde. Les prises sont certes avant tout documentaires mais la fascination qu'elles provoquent vient du regard porté sur le monde et qui aborde l’identité sexuelle, la condition féminines, le nationaliste, le populisme voire la globalisation. Toujours soumise au besoin  d’un "départ sans destination" qui tient d'une forme d'errance, elle fit preuve d'un sens aigu de ce qu'elle voit.  “J’étais libre de choisir ! J’aurais dû savoir où mènent les chemins de ma liberté" écrivit celle qui fit de sa vie en existence ausi brève que libre.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

06/04/2021

Solange Kowalewski : Promesses

Kowalewski.jpgAller au bout d’une promesse. Oser toujours la mémoire. Les ombres y  rebondissent.  On croit pouvoir leur donner des ordres. Mais les fantômes ne changent pas. Ils se chargent. Ils ne prétendent à rien. Ils disent à peine :  "Viens par là". Que faire alors ?  Solange Kowalewski répond : chacune de ses œuvre est un appel. Elle bouscule les vieilles images pour qu’on échappe au sommeil. Surgit par le noir l’écart contre l’évanoui. L'ombre ne danse plus en buse errante. Surgit la trouée du temps par la puissance des saignées de la gravure.  La créatrice reprend une paradoxale incarnation en dehors de l’anthropomorphisme.  Un front se met en place. Un jeu de cache-cache aussi. Les lignes sont des lumières qui montent par le noir.  Elles poussent sur un champ de ruine pour rappeler l’horizon qui brûle de vie.
 
Kowalewski 2.jpgLa neige du papier est noircie de sa réserve humaine. "Entendons" en conséquence dans chaque œuvre de l'artiste les âmes et les corps. Il n'est pas de sommeil si profond qui empêche de les entendre. Chaque image ouvre une porte. Acceptons de voir le monde enseveli, caché. Sa douleur est aussi une berceuse. Surgit le génie du lieu par les risques violents de l’artiste et les équilibres subtils qu’elle fomente.  En chaque pièce, tels des somnambules,  nous parcourons le temps. Il s’épanouit dans la nuit En surgit un jour intrus. . Une  fluidité se libère. Elle se propage par ébranlements minuscules qui s'accomplissent en une succession de gestes et d'opérations. Elle n'altère en rien la fulgurance. Au contraire. Les lignes et  les stries contiennent et graduent l'énergie qui se déploie.  Elles induisent une dramaturgie ouverte à la seule appréhension de l'inconnu.
 
Ko.jpgRythme retenu et déployé, incessant et risqué. Rien parfois qu’un petit pli où l’on voit respirer la lumière encore jeune. Surface ouverte à son dessous. Le rayonnement reste intime. Un souffle oublié sur la peau reflète le fond invisible du cœur. La raison recule envahie par l’image. Créer ainsi prend toute l’énergie. Elle n’est possible que par moments. Avalanche inversée, ouverture, dynamique, zone claire, allègement. Il y a un éclairement -  pas un  éclairage.   Nous voyons à travers une porte qui demeure fermée et par l’abolition des limites posées d’ordinaire par le dehors et le dedans.  Rien n’est là pour rassurer. Pourtant émane une sorte d’unité conquise.  Espaces. Lignes, fins treillis et volutes. Solange Kowalewski  ne veut pas que ses gravures soient prévisibles. Elles  flottent  à la dérive au sein même de sa maîtrise. La seconde est au service de la première. Le corps se voûte sur la presse :  des rumeurs y roulent. Les images ne sont que les gestes et n'ont de sens qu'à perte du souffle.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

02/04/2021

Les tournantes de Jakob Lena Knebl

Kneb.jpgJakob Lena Knebl, "Marcher sur l’eau", Musée d’art et d’histoire de Genève, jusqu’au 27 juin 2021
 
Le Musée d’art et d’histoire de Genève (MAH) a donné  carte blanche à l’artiste et performeuse autrichienne Jakob Lena Knebl. Son directeur  Marc-Olivier Wahle l’a invité après avoir découvert au Mumok de Vienne en 2017 son "Walking on Water".
 
Kenb 2.jpgCette nouvelle exposition propose une traversée dans l’histoire des collections du musée selon une scénographie surprenante. Jakob Lena Knebl pour investir une collection a toujours besoin d'une œuvre clé et celle de Schwabe fut parfaite. Ses femmes en colère et effrayantes lui rappelèrent les couvertures des magazines d’horreur qu'elle aimait enfant. Ces images qui à la fois l'horrifiaient et la fascinaient l'ont donc inspirée.
 
Knebb 3.jpgA partir de là la plasticienne-curatrice, dans des scénographies pleines d'humour,  pose des questions et change nos perceptions en traitant l’histoire de l’art, du design, du corps dans l’espace et de la façon dont les identités sont façonnées par les personnes, les choses, les événements, les théories et les genres. Elle a pu  choisir parmi des couverts, des vêtements, des montres, des peintures à l’huile et des sculptures  du musée afin de faire "tourner" différents récits et présenter des œuvres de la haute culture en même temps que des choses de la vie quotidienne. Et ce dans la joie et le désir de reconstruire.
 
Jean-Paul Gavard-Perret