gruyeresuisse

06/01/2022

Raymond Queneau : des chiffres et des lettres

Queneau.jpgAvec Queneau toutes les liturgies officielles se sont effritées. En effet l'encyclopédiste fut un membre (actif) du Collège de Pataphysique. Et ici il ne laisse pas les 9 dans le même panier. Pour preuve cette suite de vaticinations farcesques en l'honneur des chiffres.
 
Scientifique l'auteur fut amoureux des nombres et des comptes pas ronds. Et cette suite de fragments "autobiographiques" passe par divers listings. Ils s'ouvrent par une ode aux mathématiques. Elle est suivie de divers types de relevés dont celui des croissants ; Le 29 mars 1957 l'auteur  était en train d’absorber le 5372ème croissant. Et de préciser :"je ne m’y suis mis que tard au croissant, avant mes moyens ne me permettaient que la mie de pain".
 
Queneau 2.jpgAux images pieuses Queneau préfère ainsi divers comptages ce qui est une arrogante façon de braver la littérature, son sérieux mais aussi ses approximations. Il aurait sans doute  été capable de compter les flocons sylphides s'il en avait eu envie. Et  il prouve que seuls les comptes aberrants font de bonnes mesures voire les bons amis.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Raymond Queneau, "Ma vie en chiffres",  Préface de Pierre Bergounioux., Illustrations de Claude Stassart-Springer.Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2021, 48 p., 12 E..
 

05/01/2022

Nathalie Perrin et le destin des reliques

Perrin.jpgNathalie Perrin, Rimbaud, Rambo, Ramuz, coll. Sush Larry, art&fiction, Lausanne, 2022, 120 p., 14,90 CHF.
 
Nathalie Perrin vient d'écrire un livre intelligent, brillant et drôle sur les systèmes de piété qui entourent la maison des écrivains - même lorsqu'elles sont fausses comme celle de Rimbaud, propriété désormais d'un marchand indien d'ex Abyssinie. Mais pour mieux encadrer son propos elle restitue non seulement ses propres voyages non sans danger qu'impliquèrent ses recherches mais un condensé historiographique sur le destin des reliques au sens large.
 
Perrin 2.jpgEn résumé  pour la muséologue  il existe en ce culte bien des supercheries. Mais tout compte fait cela reste secondaire. Et l'auteure de s'appuyer sur ce que l’historien Michel Melot avait écrit sur de tels lieux. Pour qu'ils "soient" il suffit que leur visite incline au chagrin, à la beauté romantique, à  la tristesse, au désenchantement et au spleen. La maison supposée de Rimbaud il est confondu là-bas avec Rambo...) comme celle bien réelle de Ramuz deviennent pour l'auteure le moyen de suggérer ce qu'il existe de mystérieux et d’incompréhensible et ce qui tient d'une forme de fétichisme.
 
Perrin 3.jpgToucher avec une espèce de piété les murs de la fausse ou la vraie maison d'écrivains que, ajoute l'auteure, "nous n’avions jamais vraiment lus" (voire pire : "la seule  référence que j’avais de Rimbaud, c’était la  chanson de Renaud" avoue-t-elle) permet de chercher à comprendre  les raisons qui poussent le public à des déplacements afin de vénérer la caverne des hommes dit de lettres. L'auteure n'est pas dupe. Mais compassionnelle oui. Elle comprend un tel effet d'attraction. Mais sans porter crédit au fait qu'il y aurait là un lien indissociable à la transmission d'un lieu à une  œuvre littéraire. Néanmoins un tel choix de maisons et d'écrivains n'est pas anodin.  Tout en épatant par son style ironique Nathalie Perrin montre que ces rituels répondent à une politique,  épousent une idéologie, une culture voire même une simple propension non négligeable au  tourisme.  Celui-ci trouve là une mixité entre le cultuel et le culturel au bénéfice de tous mais pas forcément de la lecture
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Nathalie Perrin, Rimbaud, Rambo, Ramuz, coll. Sush Larry, art&fiction, Lausanne, 2022, 120 p, 14,90 CHF.

04/01/2022

Manon Duparc & François Pain : oser l'utopie

Pain 3.jpgManon Duparc & François Pain, "o n o k o", Analix Forever, Chêne-Bourg, du 6 janvier au 22 février 2021.
 
"L’Aparté" - Atelier Art et Musique de la galerie Analix Forever, va être consacré cette année à de jeunes artistes qui n’ont pas encore eu souvent l'occasion de montrer leurs travaux. Manon Duparc & François Pain ouvre cette série.  Leur "Onoko" ( ce "nous" qui les unit) permet de découvrir leurs "Percepts" à savoir une série photographique. Elle permet de découvrir  le son des couleurs, des correspondances de l’aube au crépuscule, les couleurs du monde telles que les artistes les voient.
 
Pain.jpgC'est comme si, en capturant l’atmosphère, les artistes remplissaient l'espace théoriquement vide  de couleurs. Offrant une réalité imaginaire analogue à la peinture, la série photographique atténue les formes jusqu’à l’abstrait, laissant ainsi place, à un nouvel impressionnisme et des sensations particulières en des rapports de couleurs et leurs jeux avec  la lumière. Une telle approche fait reculer les choses que la sagesse prétend éclairer.  
 
Pain 2.jpgUn tel parcours peut paraître à certains comme un accroissement de nulle part. Mais c’est ce qui en fait le charme et l’importance. Cette errance plastique et poétique est donc essentielle. Elle  plonge dans des mondes que le monde – de l’art comme de la poésie - évite de connaître.  Les photographies possèdent dans leur valeur d'essence l’épaisseur essentielle : celle d’une hallucination. C’est pourquoi chacune  d’elles est un éclair de lucidité. Elle permet de rappeler qu’il n’existe pas plus d’identité que de densité  mais que quelque chose se produit et se crée.
 

Jean-Paul Gavard-Perret