gruyeresuisse

02/06/2021

Orlan : se dépouiller

Orlan.jpgOrlan ne cesse d’ordonner le désordre et de désordonner l’ordre du monde, des choses, des genres, des images, de l’art et donc d’elle-même par le regard que l’artiste porte sur eux et sur elle.  Cela revient à créer et recréer sans cesse une sorte de méthode non-méthode qui rappelle la façon de ramasser les haricots : il y a de belles rangées, l’ordre semble évident mais il faut aller d’un pied à l’autre, d’un pays à l’autre : des lignes imaginaires se croisent et se recroisent mais de la cueillette surgit déjà une possibilité de cuisine particulière.
 
Orlan 2.jpgCela permet d’envisager l’oeuvre dans une perspective de continuité sans insister sur sa fragmentation. A chacun de ses temps  se développent un conflit, des tensions entre plusieurs modalités temporelles et géographiques que l'artiste  rappelle.  Mais le fil de l’oeuvre se déroule paradoxalement sur le fond de permanence d’une image intérieure et en marque les strates. Les diverses surfaces changeantes de l’artiste en leurs modifications et mises en scènes ne font pas regretter au regardeur de s'apercevoir qu’il demeure encore et encore de l’inexprimable et de l’invisible. Mais à lui ensuite, comme la créatrice, de trouver un chemin.  
 
Orlan 3.jpgTout est physique, terrestre, visuel. Pas la peine de chercher plus loin. Même si parfois  du symbole ironique montre le nez. Mais l'éphémère est tout ce qu'on possède. Orlan imagine encore des ruelles bardées d’enseignes de la Toison d’or, du Rat Botté, des Lacs d’amour, du Renard Bardé, de la Harpe, du Bout du Monde. Elle reste liée par un signe qui ne trompe pas, la présence d’un globe aphrodisiaque qui est une sorte de réplique d’une poupée gigogne interne comme si elle était nommée  la reine de Saba. La sphère pour elle est la forme parfaite :  féminine mappemonde d’un désir particulier. Il la fait renouer les fils ésotériques qui relient l’enseignement de la cabale à l’enseignement des sciences occultes au christianisme, au judaïsme et aux croyances primitives à travers cette forme parfaite et terrestre - même s'il est vrai que des sphères il y en a aussi dans le ciel.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

Orlan, "Strip-tease. Tout sur ma vie, tout sur mon art, Collection Témoins de l'art, Gallimard, 3 juin 2021, 352 p.

01/06/2021

Pascal Lombard peintre du silence

Lombard 4.jpgPascal Lombard, "Oeuvres récentes", Galerie LigneTreize, Carouge, du 5 juin au 2 juillet 2021
 
Pascal Lombard explore la nature morte et le paysage à travers la peinture "a tempera" – antérieure à l’huile. Sous certains aspects  son langage  plastique peut paraître classique. Mais  il s'en dégage. Chez lui ces deux genres picturaux ne sont pas traités comme  décoratifs mais éléments de réflexion sur la perception.
 
Lombard 2.jpgL'artiste s'éloigne de tout effet de réalité pour donner espace à une sorte  de  "temps pur" (Proust) à travers l'exploitation de sa technique. Il s’agit de quitter le monde pour un autre en un revirement ou un retournement. Une fusion est en cours face à la confusion par une présence mystérieuse, exaltante, capable de sortir du désastre du temps.
 
Lombard 3.jpgUne paradoxale remise en cause de la peinture se crée par l’agitation  et le trouble d’une telle visitation à la recherche - en un tel mouvement - de la fixité et du silence. Existent d'étranges vagues de fond qui rameutent - des images vibrantes, cursives mais de manière opposée à tout effet  d'éclat. Il s'agit de creuser - par l'imaginaire d'incorporation particulière - l'apparence pour voir ce qui passe et ce qui ne passera jamais mais qui n'a lieu que dans la peinture. Surtout lorsqu'elle devient comme chez l'artiste "sourde" et profonde.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Photo du peintre par Didier Balitrand

31/05/2021

Pinget, Butor et les autres

Roman.pngPour les adeptes du nouveau roman la monstration du secret ne peut plus passer par la loi traditionnelle de l'aveu biographique. Ses nouveaux maîtres quoique fort différents développent une langue parallèle. Arraché à sa narrativité classique le romanesque est détourné du lit de son fleuve tranquille. Il fait le jeu d'une autre proximité plus intéressante. Ces échanges de lettres permettent de comprendre.
 
Roman 2.jpgLa fiction perd son statut de bloc de référence au réel  afin qu’émerge une littéralité différente faite de fragmentations, dispersions, incisions, coupures.  De ces bribes assemblées surgit l'attrait du néant (chez Beckett) ou la quête du sens (Sarraute). Si bien que la poétique de l'imaginaire prend des tournures inconnues.
 
Roman 3.jpgDans cette stratégie, les auteur réunis ici pulvérisent les voies de la prétendue transparence narrative. Ils reprennent la recherche qui - après Joyce - par-delà l'histoire d’une vie, fait émerger certaines pièces qui en font partie mais ne peuvent l'englober en sa totalité. Chaque fiction se présente donc  comme un puzzle, un assemblage de pièces disparates. Emergent des doutes voire des confusions et des absences. Tout semble y apparaître. Tout "sauf le secret" écrit Claude Simon. Et l’auteur d’ajouter : « face à une idéalisation très influencée par la rêverie, il n'existe pas un peuplement par les aveux mais par la splendide limpidité du Rien". Mais chez ces romanciers, sous ce « Rien »,  quelque chose remue que le roman fait vibrer.
 
J-P Gavard-Perret
 
Collectif, "Nouveau Roman. Correspondance, 1946-1999", Michel Butor, Claude Mauriac, Claude Ollier, Robert Pinget, Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute et Claude Simon, Édition de Carrie Landfried et Olivier Wagner, Collection Blanche, Gallimard, Paris, 2021, 336 p..