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28/07/2021

Daniel Clément : transfigurations du mobilier

daniel-clément-portrait-540x700.jpgDaniel Clément est un créateur autodidacte qui se revendique du Facteur Cheval. Son esthétique kitsch à bien des égards rappelle celle de son modèle. La pierre est toutefois remplacée par le verre. Il casse cette matière en ne la retenant que lorsqu'elle est claire et lorsqu'elle possède 3 millimètres d’épaisseur : "Pas un de plus. Pas un de moins" dit-il. Elle devient l'élément d'une marqueterie particulière. Ces deux livres  reproduisent  les habillages boîtes de cigares, tables, commodes, chaises, paravents et appliques. Les préfaces de Lutz Windhöfel, Carl Laszlo et de Jörg-Uwe Albig ouvrent ce monde magique.
 
Clement 3.jpgPendant longtemps l'artiste s’est fourni en meuble aux Puces et autres magasins d'occasion. Puis  il les fait fabriquer en Allemagne selon ses propres croquis. Il miniaturise, coupe des verres mouillés de white spirit, avec une roulette. Le son qu’elle émet les casse. Il travaille donc d'abord à plat avant de positionner ces petits bouts géométriques. Il les colore pièce par pièce et par l’arrière avec des peintures industrielles. Mais il conçoit aussi sa propre mixture en y ajoutant gouttes de sang de boeuf, paillettes, etc.. 
 
Clement 2.jpgDaniel Clément affirme que jamais une couleur semblable en croise une autre, qu’elles sont toutes différentes. Il a revêtu de la sorte un piano Pleyel, un sarcophage et une série de boites à cigare pour Davidoff. Reste pour l'artiste à ne plus se contenter d'être décorateur entre art brut et surréaliste mais de s'orienter aussi vers un travail de concepteur de formes neuves. Cela permettrait de pousser son travail encore plus loin et de casser non seulement le verre pour transfigurer les surfaces mais modifier les structures admises.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

Eric Clément, "Meubles en verre", "Meubles précieux, Vol I", Patrick Cramer, Genève.

27/07/2021

Francis Marshall et les grotesques

Marshall.jpgLà où beaucoup tentent de créer un vide, Francis Marshall au contraire le rembourre au moyen de ses grotesques qu'Eric Coisel n'a cessés de défendre. L'artiste les engraisse, les engrosse. Ses poupées offrent une suite d'accouplements ou de repliements  qui laissent apparaître des êtres sinon mutilés du moins ligotés et parfois enfermés dans des caisses (cercueils dérisoires où ils sont exhibés), sur des bancs ou des chaises.  
 
Marshall 2.jpgCes entravés créent une émotion rare. Celle-ci transcende la pure contemplation « muséale » un peu compassée et respectueuse.  De manière brutale on comprend "de visu" ce que ça cache. A travers ce rappel nous ne sommes plus que soumis à la détresse de tels prisonniers - "nos semblables, nos frères" : nous devenons abasourdis et sonnés par le désastre que Francis Marshall fait lever.  
 
Marshall 3.jpgIl projette des terreurs sans nom  issues des scène vues ou fantasmées qui remontent de son préconscient. Mais croire que se surprendrait là le monologue d'un enfant muet qui passerait par ses poupées ne résout en rien l’énigme de l’oeuvre.  Exit le simple déballage impudique.  Ce travail est lourd d’une obsession dont l’artiste se libère par ses dessins. Sa sculpture demeure elle-même  un acte d’entrave, de contention. Toutefois elle ne se limite pas à cela. Derrière la  ligature existe  ce que la pression du lien fait surgir. Le corps gonflé à bloc sert à réparer le trauma d'une scène plus ou moins primitive, répulsive mais attirante voire attractive qui  a pu l'entraîner vers un lieu d’enfermement, d’impossible séparation. Cette scène  en multiples variations tragiques ou dérisoires d'art brut et "pauvre" fait  jaillir l'inacceptable dans une ambiguïté inépuisable.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

Francis Marshall, coll. Mémoires d'Eric Coisel.

26/07/2021

Edouard Vallet : le paysage hors de ses gonds

Vallet.jpgEdouard Vallet est un artiste majeur de l’art suisse du début du XXe siècle. Dans la peinture et la gravure il fait preuve d'indépendance et d'originalité si bien qu'il peut se rapprocher de Ferdinand Hodler, Max Buri, Giovanni Giacometti et Giovanni Segantini. Pratiquant l'introspection à travers l’autoportrait et l’évocation des "petites gens" par ses portraits il reste aussi un maître du paysage.
 
Vallet2.jpgSes transcriptions métamorphosent des lieux en eux-mêmes pittoresques. L'artiste leur ajoute sa propre vision en des formes d'ouvertures particulières. Parcourant  la campagne genevoise et celle de l’Isère, le marché de Carouge, la vieille-ville de Genève, les bords des lacs et des rivières puis la découverte du Valais, l’artiste réorganise le paysage par ses cadrages et remises en scène.
 
 
Vallet 3.jpgDans chaque oeuvre émerge un phénomène d'enlacement et de pénétration. L'image se manifeste comme apparition d'un phénomène indiciaire aussi subtil qu’étrange et qui tient lieu de trouble. Il ne signifie pas simplement : il annonce quelque chose qui se manifeste par quelque chose qui dans la nature et par effet de peinture se manifeste autrement. La réalité « vraie » est remplacée par une sorte d’indiscernabilité mise à jour à travers l’épreuve de la disjonction qui tient d’un soulèvement, d’une élévation. La révulsion du simple effet de surface joue pour créer une ouverture énigmatique vers d'autres repères.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

Edouard Vallet, "Catalogue raisonné de l'oeuvre peint", 640 p. et "Correspondance", 240 p., Editions Cramer, Genève.