gruyeresuisse

29/09/2019

Isa Sator : les éprises

Sator bon.jpgSérieuse et concentrée, mais parfois subtilement ironique et drôle, Isa Sator va au bout d’une promesse. La défense des femmes mais selon un engagement moins discursif que ludique. Elle ose toujours la mémoire de celles qui donnent le plaisir. Elle exhume au besoin  des ombres de jadis.

 

 

 

Sator 2.jpgMais si les fantômes ne changent pas, les femmes à l'inverse bougent par la manière dont Isa Sator les peint. Elle bouscule les vieilles images pour qu’on échappe au sommeil. Surgit la trouée du temps par la puissance d'un canyon d'une gorge profonde comme dans les zigzags des formes inédites. La créatrice reprend une paradoxale incarnation. Les femmes rient en un jeu de montre-montre comme de cache-cache.

Sator 3.jpgUne fluidité se libère. Elle se propage par ébranlements minuscules qui s'accomplissent en une succession de gestes picturaux et d'opérations plastiques. Ils n'altèrent en rien la fulgurance. Au contraire. Les lignes et les cadres contiennent et graduent l'énergie qui se déploie. Isa Sator induit une dramaturgie ouverte à la seule appréhension de l'inconnue - du moins celle que les mâles se plaisent à définir ainsi par peur plus que par défi.

Jean-Paul Gavard-Perret

Isa Sator, "Women Artists itinerancy #02", Art exhibition, octobre 2019, New Hope (Galerie des Artistes) et New York (69 Eldridge Street).

28/09/2019

Dorothy Iannone : Faim de bien recevoir

Iannone.jpgDorothy Iannone, "A CookBook"; JRP, Ringier Editions, Zurich, 2019, 60 p, 80 E.

Depuis le début des années 1960, l'artiste et écrivaine Dorothy Iannone (née à Boston et qui vit et travaille à Berlin) se consacre - à travers ses peintures, dessins, collages, sculptures vidéo, dispositifs sonores, objets, textes et livres d'artistes - à la représentation de diverses expériences amoureuses extatiques. Sa conception de l'Amour Fou dépasse le cadre de Breton et des surréalistes par une prise en compte plus significative de la sexualité et de toutes les sensations.

Iannone 3.jpgCelle qui fut (entre autres) amante de l'artiste, chanteur et performeur suisse Dieter Roth s'occupa de sa nourriture tout en sachant qu'en devenant sa cuisinière elle risquait de tomber amoureuse d'un autre homme. Ce qui ne manqua pas d'arriver. De ce travail culinaire demeure un livre qui n'avait jamais été publié. Il paraît en fac-simile. Ce qui lui laisse toute la force corrosive d'une sauce douce-amère faite de mots et d'images. L'ouvrage est foncièrement drôle et jouissif et bourré de références artistiques et amoureuses. Faussement naif et habité de dessins aux couleurs criardes il est fidèle à l'époque où tout était permis.

Iannone 2.jpgCe manuel (au sens premier de terme) de "cuisine" se soustrait à toutes frontières et reste un parfait ouvrage d'anticonformisme. Dans ce mélange de Pop-Art et de B.D., la sexualité règne sans tabous ni consignes - sinon de "mal" faire pour se faire du bien. Le désir quel qu'en soit l'objet est présenté comme absolument nécessaire tant par le contenant que le contenu de l'ouvrage. S'y affirme une féminité superbement épanouie et qui rappelle que là où il y a de la gêne ou du repli il n'existe pas de plaisir.

Jean-Paul Gavard-Perret

27/09/2019

David La Chapelle à Genève : révision des archétypes et icônes

La Chapelle 3.jpgDavid La Chapelle, "Radiance", Galerie des Bains, Genève, du11 octobre 2019 au 25 janvier 2020.

L'artiste américain David La Chapelle pour sa première exposition solo en Suisse présente des oeuvres qui dessinent son parcours de 1987 à 2019. Elles révèlent l'étendue de ses points de vues et sa manière d'étendre la notion même de photographie. L'artiste présente ici et entre autres, dans une oeuvre récente, un hommage à son mentor (Andy Warhol). Mais il montre aussi comment il joue avec difféntes époques - des temps bibliques à la révolution industrielle - en "réimageant" par exemple la Vénus de Botticelli ou comme dans sa série la plus récente "L'Annonciation".

La Chapelle.jpgLe plasticien propose ainsi ses horizons radieux. Celui qui fut un temps l'archiviste d'une histoire médiatique mais qui ne fut proposée que de manière iconoclaste ne cesse de produire sans cesse des réinterprétations corrosives et ludiques dans la lignée de Gilbert & Georges mais avec plus d'emphase romantique.

La Chapelle 2.jpgSon propos se veut à rebours des pratiques artistiques «autistes» qui se désintéressent avec désinvolture et arrogance de la situation où l’humanité se trouve prise. La Chapelle prolonge son propos en interrogeant les tensions inhérentes aux Reines, Saintes et autres figures mythiques. Tel un nouveau Dante il circule en une entreprise de pensée dans les grandes époques de l'esprit mais aussi en nos sous-mondes et ceux de nos inconscients à travers des figures emblématiques détournées et trafiquées. Et c'est souvent ironiquement sublime.

Jean-Paul Gavard-Perret