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30/07/2021

Henri Lefebvre : petite fabrique sonore pour un détachement

ours 1.jpgC'est après avoir découvert "Études aux objets 2"de Pierre Schaeffer et "Prologue 3 "de Gérard Grisey, que Lefebvre a écrit ce texte en s'inspirant d’un procédé musical. Passant de ce genre  à la poésie l'auteur transpose forcément les objets dans la scansion d'un chant particulier de la Renaissance nommé "neumes". L'auteur fait parler par ce biais un "corps bavard qui se raconte".
 
Ours 2.jpgL'accumulation dans ce long poème prend un sens particulier. L'auteur, inspiré librement par le neume, en privilégie l’idée de "silhouette mélodique". Dans ce texte chaque bloc de mots, numéroté de 1 à 45, l'auteur "répond à un neume qui renvoie à un détail ou deux se rapportant à la femme détachée" et par essence inaccessible.
 
Ours 3.jpgLes 45 neumes deviennent les éléments de son portrait en une succession de reprises. "Chaque  mot écrit est un mot prononcé et je corrige ensuite le texte jusqu’à obtenir ce que j’appelle le « bon son », c’est-à-dire le son que je ne regrette pas, qui me semble juste, qui épouse le bon rythme. Moins par élégance que pour une adéquation sonore." précise l'auteur. Le tout dans une histoire en cours mais qui ne sera jamais une histoire concrète d'amour. Tout demeure en état d'abstraction en écho au plus abstrait des arts (si l'on en croit Schopenhauer) : la musique.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Henri Lefebvre, "Neumes", L’Ours Blanc n° 30,  Éditions Héros-Limite, 2021, CHF 5, 24 p.
 

29/07/2021

Les chérubins démoniaques Karlheinz Weinberger

Karl 2.jpgKarlheinz Weinberger est un photographe suisse autodidacte et engagé d'abord magasinier chez Siemens. À l’origine, ce photographe amateur en charge du photo-club de l’entreprise réalise, sous le pseudonyme de Jim, des images pour la revue masculine Der Kreis. En 1958, il entre en contact avec des bandes de Halbstarke - « loubards » zürichois. Il photographie méthodiquement ces exclus de la société suisse allemande fascinés par Elvis Presley et James Dean, et les étudie à la manière d’un ethnologue, avec empathie, curiosité et respect.
 
karl 3.jpgCette jeunesse "adopte" celui qui s'intéresse à eux.  Un par un, en couple ou en groupe, ils posent ostensiblement devant l’objectif, fiers de leurs signes extérieurs de révolte. Dès lors Karlheinz Weinberger photographie l’ouvrier immigré, et plus encore, l’exclu et le réprouvé. Son oeuvre est un  hommage sans fin à toutes les formes de liberté. Elle définit des zones de résistance et de plaisir.
 
Karl.jpgExiste aussi dans son travail une des premières prises d'images homoérotiques de rockeurs, de motards, d'ouvriers du bâtiment et d'athlètes, dont beaucoup occupent des postes en dehors des normes sociales. C'est pourquoi son oeuvre demeura longtemps ostracisée ou reléguée au rayon gay des sex-shops avant de connaître une reconnaissance plus que méritée entre autres à travers des expositions à Bordeaux et en Arles.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

28/07/2021

Michel Butor : révélations

Butor.jpgEntre 1951 et 1961, Michel Butor réalise près de 2000 photographies en noir et blanc avec un appareil Semflex, une version française du Rolleiflex. Son désir de photographier prit naissance à la suite d’un long séjour en Egypte. Il commence d'ailleurs par photographier une étude des témoignages parisiens sur le Bonaparte du retour d’Egypte.

 

 

Butor 2.jpgMichel Butor ne recadre pas ses photographies, il cherche moins à fixer des souvenirs qu'à inventer un théâtre personnel au moment où il se fond dans le paysage. L'image lui permet d’explorer ce qui sans elle ne pourrait être vu. Mais l'auteur fut aussi le compagnon de bien des photographes :  Robert Doisneau en 1958 au moment du prix Renaudot pour  "la Modification" et surtout Maxime Godard qui devint son portraitiste et réalisa plus de 18 000 photographies du poète pour arriver à un dépouillement voulu. 

Butor 3.jpgL'auteur créa des textes d'accompagnement pour leurs oeuvres. Il y eut entre autres Eric Coisel qui publia et édita avec lui plusieurs livres ou Philippe Colignon pour lequel Butor écrivit "L’humus inscrit”. Ces travaux sont visibles parmi les 250 pièces exposées. Ajoutons que Michel Butor a développé une réflexion très personnelle sur l’art de la photographie. Entre  essai,  poème ou prose poétique sur le monochrome, la philosophie du Polaroïd par exemple, il trouva bien des formules pour engendrer la lumière.

Jean-Paul Gavard-Perret

Michel Butor : “La photographie est une fenêtre”, Archipel Butor, Lucinges, du 26 juin au 27 novembre 2021.