gruyeresuisse

23/10/2019

Les lieux de stockage de Ralph Bürgin

Burgin 2.pngLe peintre de Bâle Ralph Bürgin laisse émerger des visages comme écrasés et des silhouettes sans profondeur. Que leur surface soit grande ou petite, chaque fois les toiles semblent trop restreintes pour contenir ce qu'elles montrent comme si la figuration y était enchâssée à l'étroit.

 

 

Burgin 3.pngL'effet d'étouffement est néanmoins rendu respirable par l'allègement des dessins et des couleurs en ce que l'artiste nomme des "endroits de stockage". La suppression de matière trop épaisse rend les portaits comme transparents.

Burgin.pngDans un certain déséquilibre inhérent aux emboîtements dans l'espace de la toile, jaillissent des nus qui restent indifférents au regard, et les regards des portraits restent eux aussi impassibles.

Tout joue de différents types d'écarts en un travail de reprise et d'interrogation sur des thèmes les plus classiques revisités. Le nu, si souvent féminin, est remplacé ici par le masculin. Il existe là autant d'humour que d'angoisse. Sans que l'artiste n'ait à déplier les raisons de ce déplacement du corps et de la peinture.

Jean-Paul Gavard-Perret

Ralph Bürgin, "La place", du 28 octobre au 8 décembre 2019, C.C.S., Paris.

22/10/2019

Carmen Perrin impératrice : vive l'ampleur

Carmen.pngCarmen Perrin, "Désordres", Galerie Gisèle Linder, Bâle, du 6 novembre 2019 au 4 janvier 2020.

L'oeuvre de Carmen Perrin est une façon de mettre en œuvre le poids de l'apparentement par l'extraction des objets dans le temps. Et l'artiste de préciser en ce sens que le titre choisi pour l'exposition chez Gisèle Linder n'a rien de fortuit : "il fait écho à ma manière de créer des relations entre des éléments graphiques, des matériaux ou des objets que je détourne. Le travail se nourrit d'une constante attention vers le dehors, afin d'introduire dans ma réflexion des paramètres inattendus qui vont m'obliger à reprendre par de nouveaux biais les questions qui m'intéressent et m'habitent depuis le début de mon parcours artistique".

Carmen 2.pngL'artiste ne cesse de s'interroger sur les rapports de force et les tensions qui habitent l'être. Entre ses ombres et ses ajours passe la tempête et s'élève la poussière. Rien donc que du temps creusé des blessures. Car nous sommes ainsi. Et Carmen Perrin nous ramène au bord de ce monde où un Dieu inconsolable a retiré les fées de nos berceaux mais où le motif du cercle revient "en boucle" dans divers matériaux.

Carmen 3.jpgPour la créatrice dans la nature, le monde, le fonctionnement du corps et de l'esprit rien n'est fixe. Tout est roue et roupie de sansonnet. Et c'est pourquoi chaque oeuvre de l'artiste crée des hybridations qui sont des multiplicatrices de formes. Le "désordre est donc fléché afin de créer - par exemple - soit des surfaces mises à plat afin que surviennent des accidents de parcours, soit des empreintes d’objets quotidiens ou encore des sculptures qui rèvélent "une sorte d'absence/présence de chaque objet traité, comme stoppé dans l'élan d'un usage".

Carmen 4.pngFidèle à une démarche "tinguelyenne" l'artiste utilise de plus en plus des moteurs dont les variations de vitesse crée par la projection de gouttes diverses formes "dessinées". Les oeuvres, d'une série à l'autre, ouvrent vers des expérimentations qui se nourrissent les unes les autres afin de "faire un peu d'ordre dans un nouveau désordre". Carmen Perrin reprend alors l'attente dans une patience active ou une traversée. Si bien que la fixité n'a plus de lieu. C'est l'impensé au cœur de la pensée. L'invisible au cœur du visible. Sphère dans la sphère. Accrocs, plis, torsions, doublures. Régions informes, muettes qu'il s'agit de faire parler, libérant le langage de l'image là où la créatrice devient impératrice : "Vive l'ampleur".

Jean-Paul Gavard-Perret

19/10/2019

"Perdre voir" - Samuel Beckett

Beckett.pngDans la seule expérience cinématographique de Samuel Beckett, "Film", l'image n'est plus à l'image. Elle se dissout progressivement dans un avant goût de ce qui va se passer au sein de ses oeuvres télévisuelles ("Quad" et autres pièces). Après une course poursuite dont on ne connait ni la cause, ni le chasseur, l'action se passe dans la chambre de la mère de "O" , personnage incarné par Buster Keaton. L'homme reste rivé à la figure maternelle, il est sans avenir et retourne à une prostration finale, après sa vaine lutte pour échapper à l'image.

Beckett 2.png"O" se retrouve bientôt pris au piège de la caméra "OE", avant l'extinction finale du fondu au noir. Le héros est donc replongé dans un avant-monde, un monde d'avant que la lumière ne paraisse. L’affaissement lumineux qui clôt le film ne renvoie pas à une fin dernière mais première. "Film" inscrit l'histoire d'une figuration impossible. Le personnage reste, finalement, paralysé selon un choix de plans que l'essai filmique qui accompagne cette édition illustre.

Beckett 3.jpgEn toute connaissance de cause Beckett fait un retour inattendu au cinéma muet (ce protocole est grevé d'un seul mot). Pour le réalisateur, comme le remarque encore Noël Burch : "lorsque la parole synchrone arrive, elle contribue à créer aussitôt un processus plus plein". Or Beckett vise à créer un processus inverse. Et même si demeure encore dans "Film", l'illusion de réalité - que le cinéaste combattra plus systématiquement à travers les oeuvres télévisuelles -, il affaiblit les indices de réalité phénoménale. Non seulement le recours au cinéma muet, mais le choix du noir et blanc renvoient à un seuil d'émergence minorée de la réalité en une logique implacable. Tout se passe comme si, en choisissant l'image animée, Beckett tentait de retrouver ces "dissolving views" de la préhistoire du cinéma, mais où, ici, la disparition est portée à un point de non retour. L'objectif paraît évident : voir ce n'est plus percevoir (comme chez Berkeley) mais "perdre voir".

Jean-Paul Gavard-Perret

Samuel Beckett, "Film", Editions Carlotta, DVD, 2019