gruyeresuisse

17/05/2013

Catherine Gfeller : "photolalies" et trajectoires

 

Catherine Gfeller,  Pulsations, 24 mai - 17 août 2013, Galerie Springer Berlin

Catherine Gfeller, Collection Julius Baer, 11 mai - 18 août 2013, Museo cantonale d'arte, Lugano.

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Sous couvert de littéralité l’artiste originaire de Neuchâtel Catherine Gfeller invente toute une poétique de la ville et du quotidien. Ses photographies complexes où la surimpression prend un sens musical,  ses vidéos et leurs mosaïques d’images font parler le monde selon des factures originales. A titre d’exemple dans la vidéo « Rivoli’s dialogue », une femme au visage à demi décadré égraine de manière litanique toutes les informations qu’elle peut lire dans la rue. Elle devient une sorte de « machine récitante » en ouvrant un contre-champ vocal à ce qu’elle énonce.

 

Pour réussir de tels travaux il faut à celle qui est derrière l’appareil de prise de vue un sens de la dérision comme d’une forme le lyrisme subtil car inversé. Osant la couleur (toujours plus complexe que le noir et blanc) l’artiste ne propose jamais une lecture directe du monde. Tout se décline en secondes et en tierces quelque soit son sujet : portraits ou  paysages. Souvent l’un montre l’autre et vice versa. La dénudation n’est  donc jamais frontale - même pour ses « déshabilleuses. Elle passe par un baroquisme des jeux de miroirs et l’expérimentation formelle.

 

Du capharnaüm de la ville ou de l’intimité surgit une beauté plastique. S’y rejoignent l’harmonie et le déséquilibre, la grâce et le commun. Et ce dans un travail de longue gestation et de préparation. Catherine Gfeller pourrait d’ailleurs  faire sienne  la formule de Nietzsche : « La beauté est une flèche lente ». D’autant que l’obsession du temps reste centrale dans ses photographies.

 

Il est le marqueur de ses narrations. Mais il ne s’agit pas plus de courir après le temps perdu que de retenir le « temps à l’état pur » cher à Proust. La photo ne cherche pas à vouloir rattraper quelque chose – dans ce cas ce serait désespéré, foutu d'avance. Et la créatrice le sait. En conséquence la photographie et la vidéo sont là pour saisir des trajectoires.

 

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En photo elle peut  passer du temps à rechercher la même image, à la refaire plusieurs fois. Et le processus de ces vidéos repose aussi sur le même mouvement. C’est donc bien une histoire de trajectoire. Et l’on imagine que Catherine Gfeller doit aimer des artistes tels que  Pollock (pour la vitesse), Kandinsky (pour la construction et les couleurs), Michaux (pour les méandres, la sinuosité) et Godard (pour le mouvement et la pose).

 

Les photos et les vidéos répondent chez elle avant tout au souci de la construction. Filmant pour « disparaître » la vidéaste s'efface devant le temps, le présent et ses bruits. Quant  au corps il n’est jamais fixé ou artificiellement retenu en « pauses ». Il subit le passage, l’écoulement. Parfois le paysage n’admet d’autres « commentaires » que le visage lui-même. L’indicible n’est plus affaire de silence mais de off et de sons. Il ne saurait donc y avoir pour Catherine Gfeller  de « littérature » de la photographie ou de la vidéo  car la « littérature » du réel c’est la photographie et la vidéo elles-mêmes.

 

Ce qui compte reste ce que Roche appelait  dans « La disparition des Lucioles »  « la montée des circonstances ». A cet égard la Suissesse a poussé plus loin les expérimentations du Français.  Dans les « photolalies » de la première (mosaïques, polyptiques ou surimpressions) des rapprochements d’images distinctescréent des « échos sonores » et des dialogues particuliers. Ils  sortent complètement l’image du registre de l’ex-voto. Seule donc la trajectoire demeure.  Son énigme reste fascinante grâce à tous les jeux de bandes. Nous retrouvons des expériences que nous-mêmes avons pu éprouver et si mal vivre, que nous n'avons jamais pu exprimer. 

 

Enfin de l’aspect critique implicite dans toute l’œuvre surgit de manière récurrente une embellie poétique face aux mirages du monde. Là encore Godard n’est pas loin. Pieds à pieds contre les glas, les glacis du quotidien Catherine Gfeller  use de sa pique d'étincelles et impose ses « pulsations » quasi oniriques. Chaque image détruit le réel pour mieux le ré-enchanter en cette expérience des limites. La rue y bouge comme un glacier. L’intime palpite sans la moindre impudeur.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

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Ulysse est encore ici : Les frémissements de Catherine Gfeller - Entretien

 

 

 

Entretien réalisé avec l’artiste par J-P Gavard-Perret, le 16 mai 2013.

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Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ? Un appel très fort. Je me lève à 4 heures tous les jours. Ces heures matinales valent l’or: les idées sont claires, intenses, en saillie et disponibles…dans l’après-midi,  elles s’atténuent, faiblissent, vacillent.

Je pourrais aisément remplir cet interview par la narration de mes matins mais je m’arrête là….

 

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Une matière encore frémissante pour mon inspiration artistique et des sujets d’exploration à la fois douloureux et libérateurs en psychanalyse.

 

A quoi avez-vous renoncé ?A presque rien.

 

D’où venez-vous ? De départs et retours incessants.

 

Qu'avez-vous reçu en dot ? L’énergie.

 

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ? L’enseignement.

 

Un petit plaisir - quotidien ou non ? Baignades à la mer.

 

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? Mon chemin, ma recherche, mes questionnements.

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Quel fut l'image première qui esthétiquement vous  interpela ? Les déserts de la Californie.

 

Où travaillez vous et comment? Dans mon atelier ou, caméra, micro et calepin en main, dans les rues des villes, dans les grands paysages, dans le train. J’essaie d’attraper des phrases, des images fixes ou en mouvement et lorsqu’elles sont encore chaudes.

 

Quelles musiques écoutez-vous en travaillant ? Des interviews d’artistes entrecoupés de musique brésilienne.

 

Quel est le livre que vous aimez relire ? « Vendredi ou la vie sauvage » de Michel Tournier.

 

Quel film vous fait pleurer ? « The Hours ».

 

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez vous ? La même inversion que dans mon appareil  photographique.

 

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ? A personne (y compris Ulysse).

 

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? New York où j’ai vécu 5 ans, c’est le modèle original.

 

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ? La liste des artistes que j’aime est longue…voici un extrait sans ordre aucun :  Pina Bausch, Marina Abramovic, Annette Messager ,Cindy Shermann, Tinguely, Paul Klee, Bill Viola, Jean-Luc Godard, Pasolini, Robert Frank, Mario Giacomelli, Harry Callahan, Pollock.

 

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Un dessin (rituel) de ma fille.

 

Que défendez-vous ? La justesse des sensations.

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Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"? Sa fameuse phrase ne s’arrête pas là, il a  ajouté : « parce que ce n’est pas ça ». Parce que si c’était ça, l’objet de l’Amour comblerait le désir et on tomberait dans les affres de l’Angoisse.

 

Enfin que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" J’aime les « oui » et je suis pour le dérèglement de tous les sens

 

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16/05/2013

Les images galectiques d'Annaïk Lou Pitteloud

 

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Ce qui est direct, « simple » est le plus compliqué. « L’image la plus simple n’est jamais une simple image »  rappelle Georges Didi Huberman. Annaïk Lou-Pitteloud le prouve en donnant la priorité à l’intelligence et l’esprit d’analyse sur l’émoi, l’affect et le sentimentalisme. Pour elle l’œuvre dans ses schèmes simplifiés ne se limite pas pour autant au geste, au minimalisme et encore moins à la caricature. L’artiste la jouxte sans jamais y tomber. Elle sait en effet que la caricature n’appelle qu’une satire pernicieuse car  trop peu porteuse de substance.

Son travail d’ironie lorgne vers la démystification plus que vers la franche rigolade. Dans l’esprit d’un Kossuth la lausannoise renouvelle une forme d’art conceptuel en un retour (antre autre) sur « la nature linguistique de l’art » en tenant compte des éléments employés pour sa construction. L’abstraction prend par exemple le sens d’un faire abstraction à travers la figuration de mots saisi en des acceptions ou situations nonsensiques – même lorsqu’il s’agit d’un simple « A » sur un plancher.

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Plus généralement dessins, photographies, constructions quittent l’empâtement au profit de l’économie  plastique. Le rôle est de mettre à nu la mécanique de divers types de références. L’artiste les descelle quelles qu’en soient les provenances : le réel ou l’imaginaire qui préside à la représentation.

La Lausannoise neutralise bien des discours et impose un système d’exhibition et de proposition de lecture qui deviennent des trompe-l’œil d’un nouveau genre.  Plutôt que de parler de déconstruction de l’image il faut insister plutôt sur la présence d’une autre narrativité. Elle inscrit la distance plus que la dérision afin de porter un « message » social ou politique souvent fort car implicite : puisqu’il oblige le spectateur à construire sa propre lecture et analyse

L’intelligence préside à ce travail. Toutefois l’émotion n’est pas absente. D’où la féerie proposée en forme jamais violente. Néanmoins tout est fait sinon pour atténuer les effets de l’affect du moins pour ne pas les afficher afin qu’ils ne cannibalisent en rien le propos iconoclaste. Dès lors la féérie est volontairement glacée. Existe là une forme d’inter-lucidité impressionnante chez une jeune artiste.

 

J-Paul Gavard-Perret