gruyeresuisse

07/09/2020

Barbara Polla : L'Evangile selon Paul

Ardenne 4.jpgHaro au superflu. Comme d'ailleurs au secret, au silence. En médecin (ce qu'elle est aussi) Barbara Polla en propose l'opération - entendons l'ouverture. Et ce au nom de l'admiration pour un homme et son écriture. Paul Ardenne est donc l'objet ou plutôt le sujet de ce livre. Barbara Polla a souvent travaillé de concert avec lui et leurs chemins artistiques n'ont cessé de se croiser même si Ardenne se fait souvent motard. Mais aussi homme de la terre, ventre (ce qu'il n'a pas)  et - cela est plus rare - oiseau.

Ardenne 3.pngCet ouvrage est un "drôle de livre" comme l'autodéfinit son auteure. Et elle ajoute fort justement que c'est "un apprentissage supplémentaire de l'écriture, écrire que ce qu'écrivent les autres, c'est de la traduction et presque un essai académique". Le "presque" est important car pour magnifier la prose personnelle de Paul Ardenne, Barbara Polla évite les chemins balisés et fait quelques entorses à la règle en évoquant entre autre l'ami artiste et motard lui-aussi : Ali Kazma.

Ardenne 2.pngMais elle parle surtout publiquement de la face cachée de Paul Ardenne. Car derrière le critique et historien d'art se trahit un homme avide d'écriture que l'auteure dévoile. Preuve que l'exercice d'admiration devient une révolution dont se dégagent multiples "fosses et thrènes". Certes Ardenne a besoin de secret pour que son renversement littéraire s'accomplisse. De plus, le regard et le commentaire de l'auteure dérangent l'ordre tenu presque secret. Ardenne bon.pngBarbara Polla se donne pour mission en quelque sorte de socialiser une écriture qui a pour but demain. Ardenne travaille en solitude mais non sans puiser ses racines dans l'ailleurs afin non de s'astreindre à des grilles théoriques mais inventer des fresques de l'imagination et bien des hoquetements de la pensée. Et l'auteure en multiplie les exemples dans les riches heures de son livre "d'amour", un amour "Atlantique" donc océanique comme celui du livre qu'Ardenne est entrain d'écrire.

Jean-Paul Gavard-Perret

Barbara Polla, "Paul-pris-dans-l'écriture", Préface de Bruno Walskop, illustration de Julien Serve, La Muette - Le Bord de l'eau, 20 E. 128 p., 2020.

06/09/2020

Olivier Mosset : les diamants éternels ne sont pas ceux qu'on croit

Mosset.jpgOlivier Mosset, "Diamonds", JRP editions en coll. avec le Mamco, à partir du 10 septembre 2020.

Et si les diamants sur lithographies à répétitions de Mosset mettaient la honte à ceux que l'on retrouve chez les joailliers ou les coffres des banques de Genève et parfois sur des canapés pour accessoiriser certaines égéries ou certaines beautés qui ont besoin d'être rehaussées de mille feux ?

Mosset 2.jpgComme au sein des pierres précieuses et purs joyaux, dans les pièces spécieuses de l'héritier de Fluxus tout est réduit à une sorte d'essence sans que l'on puisse parler de minimalisme tardif où l'artiste continuerait à baigner. Le jeu est toujours ironique, actif dans ces pièces apparemment identiques où surgissent quatre diamants noir peints sur des toiles blanches.Existent là des losanges qui brillent par leur noirceur et ce que celle-ci contient de vert, de jaune ou encore de bleu.

Surgit une effigie sacrée de la solitude où le masque du désir se fend d'une longue amende. Il n’y a là pas plus de soleil que d’innocence.Les tableaux nus tels qu'ils s'affichent restent néanmoins comme de parfaits diamants bruts d'un genre particulier.Aucun aspect décoratif : l'objectif plus ambitieux : exprimer le silence et dire ce qu'est l'art provoque. Mosset réaffirme son credo : il n’y a manifestation que dans l’ouvert. Il le pratique depuis toujours dans un langage premier sans besoin de paillettes.

Jean-Paul Gavard-Perret

05/09/2020

Pierre Voélin poète d'exception

PVoelin.pngoète français frontalier, Pierre Voélin vit en Suisse et reste un des oubliés de la poésie. Elle possède pourtant chez lui plus qu’une saveur : une essence majeure qui l’éloigne de bien des parodies poétiques montées en épingle. Aux constructions artificielles, aux mécaniques mortifères l’auteur préfère le silence de la montagne quitte à trébucher dans sa neige quelle que soit la saison : «Il n’est que de marcher aveugle / quitter la nuit osseuse /L’esprit s’ouvre à des puits de neige /Des voix disent que des mains saignent» . Et de leur sang sortent non des prières mais des appels aux couleurs souvent sombres.

 

 

Voelin 2.pngLes deux livres publiés par Fata Morgana permettent pour l’un de redécouvrir des textes inédits  qui  transforment un paysage minimaliste et champêtre en un retour au pays natal riche de centaines d'accroches inédites et surprenantes. L’œuvre n’est pas sans rappeler la poésie de Jim Harrison. Comme chez lui il existe de belles conversations muettes. Elles sont autant d’appels à l’imaginaire que des manières de remettre les pieds sur terre par effets de chroniques qui n’ont rien d’égocentrées. Reste bien sûr la présence de l’enfant "éperdu" face aux monstres qui l’habitent comme ceux qui l’entourent. Il demeure parfois dans la lune mais néanmoins attentif à la marée des heures et ce qui y arrive.

Voelin 3.jpgLa mort et le sexe sont là le cœur battant mais pas dans le même rythme. Et encore enfant l’auteur n’accepta jamais d'ignorer ce qui fait l’existence. Il en remarque toujours depuis ce temps les dérives, les failles abyssales tout en refusant de sacrifier aux larmes, sachant ce que les mots comme les silences cachent : "Il est tard; il a toujours su qu’on l’attendait, comme il sait par avance les cris, les remontrances d’une mère épuisée. Il essuiera ses pieds, passera par la cave (...) avant de remonter vers la cuisine pour y reprendre sa place autour de la table familiale" . Nul commentaire et exit le pathos. L’auteur se contente d’étudier les balafres que laissent l’Histoire et grève les existences. Le "qui je suis" passe simplement par l’intelligence de savoir quoi faire des êtres et des journées. L'auteur accepte les deux et rentré chez lui il entend couler le temps sans forcément contempler son fleuve de peur d’y voir remonter les damnés de l’Histoire. Il sait regarder le monde selon un autre axe préférant les dessous des femmes. Sans pudeur. Sans impudeur. A défaut de leur absence il se fait au besoin le rêveur lucide. Face aux ombres des mots qui mentent il garde la force de rester rêveur en lui-même lorsque dehors la terre est gelée.

Jean-Paul Gavard-Perret

Pierre Voélin, "Arches de vent", "Les Bois calmés", Fata Morgana, Fontfroide le Haut 2020.