gruyeresuisse

01/05/2020

Koblet et les autres - Jacques Josse

Josse.pngJacques Josse est un iconoclaste de haut vol : pour preuve il provoque la camarde et n'y va pas de mains mortes. On dirait qu'il en connaît un rayon  : pour preuve le cyclisme - comme les véhicules automobiles à moteur - ont la partie belle dans ce beau livre à entrées (ou sorties) multiples réhaussé de dessins or sur noir adéquats de Jean-Marc Scanreigh.

Josse 3.pngL'auteur reste un des seuls écrivains capables d'ouvrir en deux le ventre de nuit pour y voir enfin clair mais sans morbidité à travers les ténèbres, juste au moment du naufrage, l'éblouissement de la fin.  Il évoque le temps où les voitures étaient les plus sûrs moyens de vider le plancher des vaches et de monter au ciel à défaut de s'envoyer en l'air en s'emplâtrant dans des platanes. Mais il arrive que d'autres adjuvants suffisent pour longer l'Achéron avant de le traverser. Sous son maillot Peugeot à damier noir et blanc, Tom Simpson fut ainsi le premier coureur à mourir officiellement de dopage sur sa bicyclette et il clôt parfaitement le propos de cette poétique avénementielle.

Josse 2.jpgL'auteur nous propose divers tours de France, de Suisse et d'Italie en tant que suiveurs ou cyclistes cycliques dans un mixage de temps et d'évènements qui laissent dans la mémoire le léger bruissement d'invisibles couleurs et une provocation à la traversée de fragiles arcs-en-ciel en nos euphoriques et trop insouciants souffles.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Josse, "Au bout de la route", gravure de Scanreigh, Le Réalgar, 38 p., 8 E..

30/04/2020

Elle écrite - mais pas que : Perrine Le Querrec

Le Querrec.jpgTrouvant les mots justes et sans le moins du monde barguigner Perrine Le Querrec ramène à la surface et la profondeur d'un espace de plaisir et de désir. C'est le corps qui écrit et tout tremble. Michaux (sans compter bien sûr les érotiques) ont posé la question de cette stupeur et de ce tremblement, mais la poétesse ouvre le passage au poids de la chair et aux gestes "pour le faire" : "Ainsi l’abandon ce don / La nature inarticulée, ta vérité dressée contre ma vérité / la tanière de tes pieds / terre aux extrémités" écrit-elle.

Le Querrec 3.jpgCe que certains nommeraient (à tord) l'amour vénal est attaché au lieu lui-même : une forêt qui n'est plus seulement des songes. Y entrer c'est courir le risque d'être déshabillé par le fouet des branches afin - et en "exhibitionnistes" - de se livrer à la viorne des désirs au sein de  la double face de la défaillance. Soudain, Elle et Il sont à sa poursuite au centre du trouble et en une clairière adéquate. Avec d'un côté : l'irréductible destruction du centre, de l'autre : le trop de corps qui n'est jamais assez. Férocement en lui. Férocement en elle. Entre poussée et ivresse.

 

Le Querrec 2.jpgLe corps est donc totalement engagé dans l'acte d'écrire. Ce qui permet de répondre à la question de Barthes : l'on pense toujours parole mais d'où vient-elle ? Ici elle est prise aux lacets de l'appel du "je" en elle par le "tu" de l'amant - et réciproquement. Dans ce "journal intime" écrit dit l'auteure "en plein air" pour  graver" les troncs de l’univers" afin que "Les milliers lisent notre histoire", peu à peu le coït passe du tellurique au céleste. D'où la question : "L’amour est-il éternité ?" Perrine Le Querrec offre la plus belle des réponses : "Grimpe-moi / Ton corps d’étoiles / épaules bleues de ciel derrière ton dos (...) La forêt passe entre mes jambes l’épi de ton sexe / tes yeux scarabées / roulent sur moi les crêtes de ta hanche". Que demander de plus ?

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Perrine Le Querrec, La bête, son corps de forêt, Editions Les Inaperçus, Nantes, 48 p., 2020

28/04/2020

C’est au pied de la lettre que se repère le vivant : Richard Meier

Meier.jpgLes carnets de Richard Meier prouve que la vérité n'existe pas : mais elle y prend une certaine lisibilité en des fonds multiples. Plutôt que de mettre du riquiqui dans les mictions, les matrices des pages en leporello deviennent des chaudrons de sorcière. Le créateur fomente ses fermentations et ses caprices des dieux pour mortels. Ils se  déploient et se déplient entre lumière et ombre.

Meier 3.jpgL’espace fécond et déchiqueté fend la parole avec le dessin. Richard Meier fait poser des mains sur la neige afin que l'écrit lui-même trouve "La serrure des matières opaques" à travers l'espace. Des  mots dans leur gras "fouillent la chair des désirs" selon une innocence graphique où les premiers dansent pour la saveur des yeux. Et les signes deviennent dans ce jeux des lettres et des images un  "vois vu va vais" afin que le "tu" redevienne un "je" qui ne possède rien d'égoïste ou même d'égotique

Meier 2.jpgIl s’agit une fois de plus de penser en action et sans omissions dans les palettes  de couleurs et aussi en noir et blanc pour souligner les glissements du pâle être qui remonte moins en silhouette qu'en taches d'encre. L’écriture "bonne qu’à ça" se confine parfois en simple syllabe ou lettre. Mais c'est de la sorte que de l’image en jaillit. Toute "l'ardore" de Maier est là avec  sa passion qui reste souffle attaché à la viande - comme l’avait compris Artaud – avant que le temps du silence efface les mots, les images. Ici leurs sillages vont et tiennent bon.

Jean-Paul Gavard-Perret

Richard Meier, "Main // Lachée - Nul // jugemenT, II ", Editions Richard Meier, 2020.