gruyeresuisse

06/06/2019

Alexander Abaturov : le un et le multiple

Abaturov 2.jpgSans doute trop binaire ce film documentaire ambitieux tente un portrait impossible. A la base il existe une histoire vraie où s'entremêlent deux narrations "documentaires" : celle des soldats d'élites de l'armée russe et celle de la famille d'un de ses soldats mort dans des circonstances troubles (sans doute une vendetta), cousin disparu du cinéaste.

 

Abaturov.jpgExiste  un filmage à l'équerre de la vie militaire et patriotique avec scènes de dortoirs réussies. Tous les soldats sont semblables. Dans la famille c'est l'inverse : une sensation d'opacité demeure là où le travail de deuil reste impossible.

Abaturov 3.jpgLa bande son est impressionnante. Elle crée en grande partie l'émotion du film là où le réalisateur tente de se mettre dans la peau de son cousin. La puissance belliqueuse de la Russie imprègne le documentaire. Il navigue entre film de guerre et film intime, entre uniformisation et recherche d'une identité. La guerre devient pour les soldats une force de vie mais le film reste trop verrouillé pour emporter une totale adhésion. Seul le père reste le point de résistance du film : muet il n'est pas dupe.

Jean-Paul Gavard-Perret

Alexander Abaturov, "Le Fils".

 

31/05/2019

La Déesse Europa version Deborah de Robertis

Deborah OUI.jpgA Strasbourg,  dans  un des deux  lieux des  parlements européens, Deborah de Robertis a utilisé l'occasion des élections pour une performance que les médias ont totalement occultée comme si les revendications de la féminité défendues par l'artiste n'avait plus droit de citer.Deborah bonbon.jpgCherchant toujours des points emblématiques pour ses performances (Musée du Louvre, Lourdes par exemple) l'artiste a imposé au Parlement Européen une présence où la nudité féminine prend une nouvelle essence.

Deborah 3.jpgS'emparant du point de vue "passif" du modèle (au service du masculin) elle transpose à nouveau la position des regards. Et c'est soudain le voyeur qui est regardé à travers le troisième oeil sanglant : celui du sexe féminin. Deborah 2.jpgAccompagnée à Strasbourg par Blyvy Makasi, Abigail Sia, Laure Pepin, Angie Mathieu, Maya Lacoustille, comme elles, activiste ou performeuse, l'artiste a créé un aéropages de "femmes puissantes pour la création de cette métaphore d’une Europe au féminin qui porte le monde, s’arrache du mythe patriarcal et se dresse contre l’inertie". Une nouvelle fois elle a été censurée et sa voix étouffée par une plainte de la part du Parlement Européen de Strasbourg (pour dégradation volontaire aggravée).

Deborah.jpgLes assesseurs s'empressèrent de chasser les intruses et d'effacer leurs taches de sang. Elle ont néanmoins pu laisser la trace que l'artiste évoque ainsi : "Souveraine, putain, mère originelle de la lignée des Hommes. Déesse bâtarde à la vulve monstrueuse et dégoulinante, /Je vous laisse entrevoir les ténèbres. / La fin possible d'un monde. / Il est presque trop tard: ma neige a fondu, mes océans débordent, je perds les eaux. J'annonce le déluge et le souffle de vie." Ce véritable chant, l'artiste l'a imposé dans le lieu des institutions glacées et qui font du mythe de la déesse Europa au mieux une commodité de la conversation politique. Le tout dans un appel à une nouvelle donne des frontières à naître : "Les seules frontières que je respecterai seront celles qui séparent ciel et terre" affirme superbement la plasticienne.

Jean-Paul Gavard-Perret

30/05/2019

Jean-François Comment l'obstiné

Comment 2.jpgJean François Comment, "La figuration 1936-1953", Musée de l'Hotel Dieu, Porrentruy, "De la figuration à l'abstraction, 1953-1962"à (Halle des Expositions, Delémont, "L'aventure dans l'abstraction, 1962-2003). Monographie - coédition Fondation J-F Comment, Musées jurrassien des Arts de Moutiers, Musée de l'Hôtel Dieu, Porrentruy, 2019

Comment.pngDu plus précieux à l'intense Jean-François Comment a refaçonné le monde avec obstination par ses gammes de couleurs (du rouge à l'outremer). Dans un exercice de lenteur il a cherché un sens au monde par elles et leur épuisement afin de les harceler jusqu'à l'effacement. Le tout à la recherche d'un dépouillement monastique.

Refusant les règles et modes esthétiques de son époque il poursuivit sa quête, du figuratif à l'abstrait, pour rendre le visible dans sa réalité profonde par ce que la couleur pouvait révéler. Et ce, de reprises en reprises, en des gestes répétés dans l'épaisseur de la matière mais en un rapport charnel avec la nature.

Comment 3.jpgAttelé sans cesse à son travail d'atelier pendant des heures il y déployait, sans besoin de vacances, ses espoirs, ses visions fruits d'une constante méditation. Stylisation des formes, constructions cubistes, abstraction lyrique sont des éléments de son exploration picturale au sein des jeux de transparence que chaque expérimentation nourrissait - du monotype au vitrail. Il s'agissait de lutter contre l'apparence dans un mélange subtil des éléments premiers : terre des forêts du Jura, eau de la Méditerranée. Et le ciel dessus.

Jean-Paul Gavard-Perret