gruyeresuisse

21/10/2014

Dürer et la Suisse : du XVème siècle à l’éternité

 

 

durer.jpg« La Passion Dürer », Musée Jenisch, Vevey; du 30 octobre 2014 au 1er février 2015.

 

 

 

Dürer a beaucoup séjourné en Suisse entre autres à Zurich et à Bâle. Le pays est devenu une terre d’élection de son œuvre gravée et dessinée  dès le XVème siècle et ensuite de manière constante. Beaucoup de ses œuvres se retrouvent de nos jours en Suisse entre autres à la Fondation William Cuendet & Atelier de Saint-Prex, au Fonds des estampes du Professeur Decker déposées au Musée Jenisch.  L’actualité du créateur n’est jamais superfétatoire et l’exposition du musée de Vevey (à l’occasion de son 25ème anniversaire) devenait une nécessité. Dürer est l’exemple parfait d’un artiste contemporain : il copiait, citait mais en même temps réinventait et diffusait si bien que son ambition comme son propos le rapproche de l’art d’aujourd’hui.

 

 

 

Certes l’œuvre est fortement contextualisée : néanmoins elle fait écho à nos préoccupations. L’exposition de Vevey réunit entre autres des « citations » de l’œuvre de Dürer par des plasticiens contemporains. Philippe Decrauzat (« Melencolia, 2003), Damien Deroubaix, Vidya Gastaldon (« Acid Jungfrau », 2007)Jun, Vera Molnar, Jean Otth, Robert Ireland ; Alan Huck (« Ancholia », 2011) prouvent combien Dürer nourrit l’art helvétique contemporain. De tels créateurs font perdurer l’esprit de celui qui créa l’exaltation de l’humain à travers la perfection formelle. Son intérêt pour l’Antique et l’expression dramatique prouvent combien il dépassa les graveurs de la Renaissance italienne. Les Andrea Mantegna, Jacopo de Barberi font figures de pâles épigones par rapport à celui qui demeure un inspirateur pour les artistes contemporains.

 

 durer decrauzat.png

 

Ils puisent dans l’important corpus à la fascinante étrangeté à la fois des motifs, des langages et une esthétique et trouvent une manière de s’éloigner de «la trivialité positive» qu’abhorrait Baudelaire comme d’atteindre une forme de quintessence de la présence par la puissance sidérante de la gravure et du dessin. Les deux  techniques s’avancent toujours en un souffle mystérieux et lumineux. Une force s’y érige contre les ombres crépusculaires par la présence et la hantise de fantômes dont l’aura crée un sentiment de prise presque tactile sur ce qui nous est le plus proche, le plus immédiat, le plus intime. Dans la fable Dürer se pousse une expérience d'épuisement des choses et de l'image qui ne peut que « parler » à l’art contemporain. Ce travail offre donc une double possibilité paradoxale : tarir des flots éphémères pour les remplacer par d’autres plus éternels tout en soulignant un « vide » sidérant et paradoxal. Il rappelle celui dont parle Beckett  "Vide, rien d'autre. Contempler cela. Plus un mot. Rendu enfin. Au calme". Il fait aussi ressentir un temps qui n’a plus de prise sur les choses : un temps à l’état torturé mais tout autant épuré.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret


(seconde gravure : Ph. Decrauzat)

 

10/10/2014

L’art helvétique : dilemme et ouvertures

 

Loye alexndre.jpgL’art suisse ne déroge pas à la règle commune : il est entré dans l’ère de la consommation entamée par Warhol et annoncée par Duchamp. C’est d’ailleurs pourquoi de ce dernier "on" a retenu le "ready-made" plus que la peinture même si elle est beaucoup plus intéressante. Cela ne veut pas dire que selon un écrivain célèbre  « on est un con ». Il est simplement embrigadé au même titre que l’art dans un modèle économique mondialisé. Ce dernier efface les écoles au profit de styles capables d’être consommés  rapidement au sein d’un univers d’hybridation systématique. Art et économie en Suisse comme ailleurs ne se tournent en rien le dos. Ils ne se sont jamais ignorés : l’un fait l’autre et vice versa.

 

S’il n’est pas forcément capitalistique l’art reste néanmoins forcément « dans » le capitalisme. Mai-Thu Perret, John Armleder - pour rester en terre helvète et même à leurs œuvres défendant - sont là pour le prouver.  Le monde du beau demeure donc celui des investisseurs. Ils prêtent  d’ailleurs de plus en plus d’intérêt à sa version contemporaine. Lors des grandes ventes aux enchères de  Sotheby, Basquiat « vaut » plus que Monet, Warhol que Picasso. Pour certains cela est la preuve d’une « déculturisation » de l’esthétique. En tout état de cause l'art demeure un signe d'ostentation (même si les œuvres dorment dans des coffres-forts). Son  prix devient le signe pertinent de sa « valeur »  au moment même où plane une incertitude sur sa qualité.

 

MMiracle.jpg

 

La Suisse reste un lieu où les échelles esthétiques se brouillent. Certaines galeries répondent aux exigences de résidents qui cherchent dans l’art une valeur refuge. Elles sont devenues à Genève, Lausanne, Zurich, Bâle, etc. des hauts lieux d’un art de la spéculation. Pour autant à côté des stars « bancables » le pays regorge d’artistes peu connus ou méconnus. Ces expérimentateurs de beautés inédites s’adressent au goût de l’amateur et ne réduisent pas l’esthétique à un effet d’ameublement ou de richesse. Poussés sans doute par l’appel d’air crée engendré par un marché qui donne à l’art une extension, ces jeunes créateurs proposent à des prix très accessibles des œuvres au fort potentiel créatif. Certes Art-Basel, comme La Documenta de Kassel, la Fiac de Paris, etc. les ignorent : néanmoins galeries et autres structures culturelles suisses les défendent et les proposent aux regardeurs avides de beauté, de vertiges, de lumières et pour lesquels l’art n’est pas une question d’argent.

 

Ce blog depuis sa création garde pour simple but de les accompagner sans chercher forcément à prétendre savoir à quelle(s) logique(s) répond l’art helvétique. Il est impossible de trancher de manière simple une telle question qui par ailleurs dépasse la frontière des cantons. Néanmoins à l’étiolement des convictions et à l’exil des artistes suisses de naguère ont succédé un étoilement des foyers suisses de création et un refus de l’hermétisme. Décomplexée, la  nouvelle génération  - ce n’est pas l’âge des artistes qui est visé ici - est celle du désarroi dépassé, de l’ouverture à diverses formes de marginalité, le retour à la sensualité, au rire, à l’imaginaire plus ou moins débridés. La plupart des artistes évoqués dans ce blog répondent à ce critère. Mais à titre d’illustration plus précise le collectif de Lausanne « art&fiction » réuni autour de Stéphane Fretz reste le modèle parfait de ce qui se joue en Suisse aujourd’hui : diversités des voies créatrices, osmoses fréquentes entre art et poésie, utilisations de références hybrides, nécessité parfois de déconcerter pour signifier. Et ce non en milieu hostile à l’art - la Suisse ne l’est pas, bien au contraire - mais afin de créer diverses machineries « célibataires ». Elles répondent aux pesanteurs accrues qu’imposent des signatures dominantes et leurs langages de plus en plus semblables à des machines aveugles ou affolées.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Oeuvres d'Alexandre Loye et Marcel Miracle.

 

24/09/2014

Beth B serial killer des routines au LUFF

 

 

Beth B 2.jpgLuff (Lausanne Underground Films & Music Festival) 2014, 15-19  octobre 2014, Lausanne.

 

La cinéaste undergound New-yorkaise Beth B sera une des stars du Luff. Elle renoue - entre autres - avec le Burlesque à travers « Exposed ».  En jaillit de manière provocante et ingénue une série de portraits des artistes de la Big Apple qui renouvellent le genre. Elle-même régénère le cinéma documentaire en modifiant ses ingrédients classiques. La réalisatrice post-punk dans tous ses films casse les stéréotypes afin faire mettre en exergue différences et identités cachées. « Exposed » passe le Burlesque au crible pour venir à bout des normalités en entrainant le spectateur du film au sein de ce qui se nomme déviances. Des artistes marginalisés quoique mythiques - tel que BOB ou Rase Wood - prouvent combien les genres biologiques se dissolvent à travers ce qui semble du simple ordre de  l"entertainment" mais qui devient un activisme artistique capable de faire bouger les lignes.

 

 

 

Beth B.jpgBeth B ne cesse de mettre le feu à tout ce qu’elle aborde. L’apparence en tant que bouclier est transgressée de diverses manières par celle qui ose aborder la sexualité dans ses aspects transgressifs et qui affirme combien « il existe une fantastique liberté dans la vulgarité ou ce que l’on prend comme tel ». Une telle esthétique fait tourner les décors en de souveraines déconstructions empreintes de joie jusque dans certains ballets plus noirs que roses. En ce sens l’artiste mérite son titre de « serial killer des routines ». Elle remue sous les écailles des strass des parfums de cuir d’existence. Quelque chose sort de l’ombre et rutile : un soleil sans dieu, une ivresse au creux du cœur.

 

Jean-Paul Gavard-Perret