gruyeresuisse

12/07/2020

La fantaisie insolente de Marcos Carrasquer

carrasquer 2.jpgDécouvrir l'univers de Marcos Carrasquer c'est entrer dans un monde aussi postmoderne par les thèmes que classique dans la maîtrise du graphisme. S'y retrouve - en une certaine pratique à la fois du confinement et de Durer à Daumier, toute une tradition revue, corrigée et surtout enjouée dans ce qui tient parfois d'une sorte de journal intime fantasmé et politisé. Il jouxte un certain chaos, ne l’ordonne pas mais l’atomise: ça sent l’huile rance, l'alcool, le sexe. 

Carrasquer 4.jpgOn mate ce qu’on peut dans le brouhahas des lignes mais il ne faut surtout pas aller trop vite. Il convient de savoir laisser le regard savourer TOUS les moindres détails. Cela suinte d’un gai savoir hétérosexuel parfois surjoué. Il n’y a du trop plein et du léger volontairement emphatiques. Les femmes sont appétissantes et elles auront "chose faite" de quoi s'occuper question ménage... Mais on se doute qu'elles ne sont pas venues pour un tel ouvrage.

carrasquer 3.jpgTout dans ces "vignettes"  brille de perfection par imperfections notoires. Ou si l'on préfère l'impeccabilité passe par le capharnaüm. Rien de glauque pour autant. Il y a - en cherchant bien - quelques groseilles à maquereaux. Mais les héros ne sont en rien d'un tel lignage. Ils ne roulent sans doute pas dans des berlines allemandes. carrasquer.jpgIls tournent au besoin des joints qui ne sont pas de culasse. Après trois ou quatre coïts le sommeil prend de tels don juan venus parfois du fond des âges ou de la science-fiction. Pendant les plages de veille, ils s’empiffrent devant la télé en attendant des seins lourds comme un dictionnaire en deux volumes. Bref il ont de la lecture et l'on comprend que la vaisselle va ne cesser de s'entasser dans l'évier.

Jean-Paul Gavard-Perret

Marcos Carrasquer, "Et si c'est pas maintenant, quand ?", Centre d'Art Contemporain André Malraux, Colmar, du 15 juillet au 25 octobre 2020. Et en permanence Galerie Polaris, Paris.

11/07/2020

L'imagier "surréaliste" de Thomas Demand

Demand.png"La Carte d'après Nature" a été publié pour accompagner l'exposition dont Thomas Demand fut le curateur au Nouveau Musée National de Monaco. Son titre est tiré d'un magazine créé par Magritte entre 1951 et 1954. Il n'y eut que 14 numéros et chacun contenait une carte postale mettant en vedette des poèmes, des illustrations et des nouvelles. De la même manière Demand a sélectionné des travaux de 18 artistes qui sont reliés entre eux et comme chez le peintre belge de manière un peu dissipée et lâche.

Demand 2.jpgNéanmoins l'ensemble se connecte à deux idées majeures : la nature et le surréalisme à la façon dont Magritte les traita. Demand a choisi des oeuvres d'artistes de différentes générations : Saâdane Afif, Kudjo Affutu, Becky Beasley, Martin Boyce, Tacita Dean, Thomas Demand, Ger Van Elk, Chris Garofalo, Luigi Ghirri, Leon Gimpel, Rodney Graham, Henrik Håkansson, Anne Holtrop, August Kotzsch, René Magritte, Robert Mallet-Stevens, Jan et Joel Martel. Tous proposent leur construction du paysage.

Demand 3.pngL'artiste, avec l'aide de Naomi Misuzaki, reprend ainsi les associations libres de Magritte afin de combiner un large éventail d’œuvres dans une exploration élaborée d'une disjonction  essentielle : entre la représentation de l’art et la représentation elle-même. L'artiste illustre ainsi combien toute saisie de la nature est un similacre comme le prouve entre autre les paysages suisses et italiens de Ghirri ou les papiers sculptés de Demand lui-même. Toutes les images viennent chargées de paradoxes comme s'ils se transmutaient sous leur peau. Quant aux mots - parfois bêtes fatales qui maudissent l'artiste lorsqu'il dort - celui-ci  laissent leurs carcasses sous des couettes. Mais réveillé et même s'il est fatigué il les conduit bien.

Jean-Paul Gavard-Perret

Thomas Demand, "La Carte d'après nature", Mack, Londres, 144 p., 250 E., 2020.

10/07/2020

Déraciner le feu de l'attente : Abdul Rahman Katanani

Abdul.jpgAbdul Rahman Katanani, "Autoportrait total self portrait", Galerie Analix Forever, Genève, 2020.

Il existe dans les oeuvres d'Abdul Rahman Katanani des grains échoués entre les dents des images. S'y discernent au sein du spasme de séparations, un souffle et une présence comme aussi les souillures de l’enferment. L'artiste force un certain vide à advenir au sein d'insupportables prégnances. Mais il oblige tout autant à lever la tête face à des matrices où l'être suffoque sur un sol nourri de douleur et en des lieux qui nouent à l’horreur là où il s'agit de ramper dans ce qui tient d'asiles.

Abdul 2.jpgDu camp palestinien de Sabra où il est né et a vécu l’essentiel de sa vie, Abdul Rahman Katanani travaille la matière : la tôle ondulée des toits de cahutes, le béton des murs, des fils électriques qui pendent et les entremêlements de barbelés et de barils.  Un autoportrait paradoxalement sublimé propose un regard "TOTAL" qui devient aussi celui du pétrole et de ceux qui l’exploitent. C’est aussi le lieu où la liberté ne peut être qu’imaginée.

AA.jpgKatanani s'empare de ce qu’il a sous la main et porte en lui depuis l’enfance dans un art d’indocilité et de poésie. De fait il dessine la courbe démesurée où les mains ne peuvent jamais arpenter l’appel de la délivrance. Le regard s'enfonce dans les lieux, déracine le feu à l’attente, sans une aile et en des griffures d’envol avec un bec planté en la gorge. "C’est finalement ce petit garçon de bleu vêtu qui joue avec un pigeon" qui transparaît dans le désir fou d'être en un abyme écorché où se dépouille le jour en loques. Et ce, dans un insomniaque langage plastique là où les mots ne peuvent que s'égarer.

Jean-Paul Gavard-Perret