gruyeresuisse

15/12/2017

Zhang Haier : Femmes

Zhand Haier.jpgZhang Haier, dans les années 80 et avec sa série « Girls » a créé une surprise dans la photographie chinoise. L’artiste échappe à l'intertextualité politique et l’idéologie tout en évitant de les affronter de face. Il a biaisé les tyrannies en imposant sa vision et une « ex-citation » face aux citations idéologiques. Sa provocation fut plutôt considérée comme intrigante par sa façon d'exprimer et de documenter la féminité avec autant d’intimité que de puissance. L’artiste a créé un lien de confiance avec ses modèles et elles ont accepté le jeu de la proximité. Dans un monde où l'identité a été diminuée et dévorée, apparaît toute une diversité que l’occident a tendance a oublié lorsqu’il s’agit de la Chine.

Zhand Haier 3.jpgLa féminité y est multiple, douce ou implacable. L’artiste donne aux femmes autant de spiritualité que de sensorialité. Celle ci avance souvent masquée et par la précision des prises elle est plus intense et créatrice d’émotions qui échappent aux plaisirs vicaires. La dignité de la femme est toujours respectée voire magnifiée. Une imagerie se décline en une suite de portraits kaléidoscopique.

 

 

Zhand Haier 2.jpgInsidieusement chaque image passe ainsi de l’extérieur (socialisation du vêtement), à l’intérieur, à ce qui ne se voit pas forcément mais que suggère une mise en scène où chaque femme est considérée non comme un symbole mais une personnalité inaliénable et qui se revendique comme telle. Zhang Haier reste un photographe à part dans l’histoire de son art. Il ne refuse pas de regarder la tradition mais sait aussi anticiper l’avenir si bien qu’implicitement chacun de ses portraits devient celui de femmes en lutte pour leur intégrité. Elles semblent revendiquer ce qu’elles font et qui elles sont là où le photographe ne cherche pas la séduction à tout prix mais une forme de vérité.

Jean-Paul Gavard-Perret

Zhang Haier, Exposition inaugurale du Musée de la Photographie de Lianzhou.

 

14/12/2017

Redécouvrir Jürg Kreienbühl


Kreinhenbul.jpgNé à Bâle et après des débuts d’études de biologie à l’Université de sa ville, Jürg Kreienbühl s’inscrit aux Beaux-Arts qu’il abandonne pour suivre une formation de peintre en bâtiment. Il quitte la Suisse, part en banlieue parisienne où il peint des décharges, des cimetières et des cadavres d'animaux en décomposition. S’installant en 1958 dans le bidonville de Bezons, il vit dans la carcasse d’un bus et dans le dénuement. Il réalise le portrait de ses semblables, amis et perdants. Ayant vendu quelques toiles il s’achète son "atelier-roulotte" mais continue à vivre parmi les exclus des « fossés » et peint marginaux, prostituées, clochards et infirmes.

Kreinhenbul 2.jpgGraveur et  lithographe il produit de manière compulsive portraits et natures mortes, paysages : vieille manufacture, chantier, trésors abandonnés de la galerie de Zoologie du Jardin des Plantes de Plantes, centrale nucléaire, port, brasserie (« Warteck » de Bâle), le jardin enchanté de Bernhard Luginbühl, montagnes. Peintre expressionniste sous évalué, Jürg Kreienbühl a su montrer la destruction, la décrépitude sans concession afin de souligner les ravages de l’urbanisation. Peu a peu son œuvre trouve  sa juste place en France comme en Suisse. Face à l’insignifiance formaliste, l’intellectualisme vide ou dérisoire elle confronte au réel de manière violente mais poétique pour rappeler l’humanité en déshérence. La rébellion ne passe pas ici par le procédé, la critique rhétorique, la transgression cérémonielle. Elle est plus incisive, ardue, impertinente. Irrécupérable - comme ceux que l’artiste a tirés de l’oubli.

Jean-Paul Gavard-Perret

"Dans la place", Pavillon Carré de Baudouin, Paris, jusqu’au 23 décembre 2017

 

10/12/2017

Roger Ballen et Asger Carlsen : quand le "ça" parle

Ballen.jpgRoger Ballen et Asger Carlsen s'amusent à distordre les corps, percer la psyché et renverser le portrait afin d'y joindre l'humour à l'animalité, le mixage des genres et le brouillage des mœurs. 23 ans séparent le Sud Africain et l'Américain mais ils partagent le même goût pour le côté noir du psychisme et de la condition humaine. Travaillant entre eux à distance grâce aux nouvelles technologies ils ne renoncent pas au "vieux" collage dadaïste et poursuivent son esprit à travers des photos collages, montages ou démontages. Jouant du grotesque, du macabre, du monstrueux et du sinistre ils s'en amusent afin de créer, face aux beautés et genres standards, leurs dysmorphies.

Ballen 3.jpgManière pour eux, comme chez les Dadaïstes, de se rapprocher d’un monde plus sain dont ils deviennent les outsiders rabelaisiens par leurs métaphores de la condition humaine. Ayant éliminé les moutons de Panurge ils créent leur abbaye de Thélème propre aux existences excentrées, périphériques. Ils soulignent tout autant par leur absurdité plastique celle du monde. Le comique fait passer la pilule amère de la transgression. Mais l’œuvre est moins cynique qu’on le dit parfois. A moins de prendre ce mot pour introduire des deux artistes dans le cercle des philosophes qui portaient ce nom dans la civilisation grecque.

Ballen 2.jpgJaillit de chaque image une poésie dégingandée et narrative : névroses, paranoïas et schizophrénies du monde occidental trouvent une assise. Le subconscient devient les matières et manières premières des deux moines paillards. Ils ne craignent pas de chatouiller où ça fait mal mais restent moins intéressés à des luttes spécifiques qu’à la remise en « formes » du concept d’être humain. L’univers désaxé permet de montrer des situations et des sexualités qui sont souvent anxiogènes. Les deux néo dadaïstes les rendent grotesques. Il faut les prendre comme deux plaisantins essentiels toujours prêts à creuser ce qui se cache sous la surface du surmoi et du moi. Bref en de telles images où les créateurs font flèche de tout bois, le « ça » parle » : il ne bégaie pas.

Jean-Paul Gavard-Perret