gruyeresuisse

16/02/2020

Claire Bretecher : rebellion, distance et liberté

Bretecher.jpgClaire Bretecher aura apporté à le B.D. via le dessin de presse à la fois un mixage de Ronald Searle et du "Petit Roi" d'Otto Soglow (série bien oubliée). L'humour complexe et la modernité graphique - par exemple des "Frustrés" son chef d'oeuvre - sont le fruit d'un travail plus conséquent qu'il n'y paraît et plus proche qu'on pourrait le penser de Sempé. Les deux sont les plus grands metteurs en scène de notre monde.

Bretecher 2.jpgPeintre (trop méconnue) de portraits jamais tendres et surtout au pastel, l'artiste par le dessin est devenue une star singulière. Elle montre combien le monde "ne fait pas bien les choses" - qu'il s'agisse de Dieu, la nature ou des parents. Son parcours atypique est celui d'une femme indépendante, observatrice solitaire et sauvage pour mieux se défendre depuis son nid d'aigle de Montmartre.

Bretecher 3.jpgNon militante et ignorant le mépris, l'artiste fut pourtant une féministe majeure quitte à se faire épingler par certaines d'entre elles. Tout passe chez elle par le dessin : "Le destin de Monique" (1983) anticipe par exemple des problématiques d'aujourd'hui (PMA, monoparentalité). L'ironie est chez elle complexe et demande une certaine éducation à l'humour.

Bretecher 4.jpg"Plus une histoire est bête meilleure elle est" disait celle qui a fait de l'absurde le moyen implacable de s'approcher au plus près de la vie. Barthes la désigna sociologue (elle est bien plus) et Bourdieu la loua. Bretecher pouvait se passer de telles béquilles : son oeuvre se suffit à elle-même jusque dans son invention non seulement graphique mais parfois langagière quand la parole flotte dans l'image.

Jean-Paul Gavard-Perret

13/02/2020

Abdul Rahman Katanani : face au monde

Katanani.jpgBarbara Polla (a.k.a. Barbelé pour l'occasion) présente à Genève le nouveau livre d'Abdul Rahman Katanani "Brainstorming". Elle prouve par un beau texte de présentation comment l'artiste rentre dans le monde et s'en dégage.

Katanani 3.pngL'artiste reprenant l'histoire de l'art dans ses prémices et prolégomènes montre à travers ses images une sorte d'immense musée  - de Beyrouth à Paris, de Hong-Kong au Brésil. Il "image" comment les hommes envisagent leur futur, questionnent les pouvoirs et suggèrent leur liberté et leur angoisse.

Katanani 2.png"Brainstorming" devient une narration universelle riche et radicale. Elle fait écho à ce qui arrive au monde - et ce dans les profondeurs des immenses vagues et bouquets que l'artiste construit en fils de fer barbelé. Il roule et déroule métaphoriquement ce qui mène les être humains : mots, pensées, frustrations, rires, tempêtes (sous un crâne et ailleurs). Cette vague est en rapport avec celle d'un tsunami qui menace le monde pour à la fois l'affronter, y entrer mais aussi s'en sortir.

Jean-Paul Gavard-Perret

11/02/2020

Jean Oth : la nudité et après

Oth.jpgJean Oth, "Échec et scotome", coll. Shush Larry, art&fiction, Lausanne, 2020, 124p.,CHF 17,80.

 

En 2008 est demandé à Jean Oth (1940-2013) un texte d'introduction pour une de ses expositions. Celui qui se disait « au bout du monde et au bordelart », en lieu et place, propose un récit autobiographique qui prend tout son sens après la mort de l'artiste. S'y retrouve en effet la genèse de ses images.

 

 

Oth 2.pngIl évoque ses premières perceptions et émotions visuelles. Entre autres les femmes qu'il "apercevait très haut sur des sellettes de bois". Et plus exactement "les femmes d’argile gris foncé, blanches ou terre de Sienne brûlée (...) qui se penchaient ou se tordaient pudiquement sur moi, en contreplongée bienveillante pour le petit garçon que j’étais." L'artiste est déjà fasciné par celles qui étaient totalement nues mais il ne néglige pas pour autant les autres, "drapées à la manière des pudeurs espagnoles qui exacerbent leur mystère".

Oth 3.jpgLe précuseur et pionnier de l'art vidéo permet de plonger dans les eaux profondes et troubles de sa vie amoureuse et de son travail incessant autour de la représentation et la non-représentation, de l'image et la peinture. « Ce dont je suis sûr, c’est qu’aujourd’hui les images m’ennuient tant que je ne les ai pas partiellement ou totalement cachées » précise-t-il en fin de texte. Il est alors animé moins par la pudeur que par la problématique qu'inclut la nudité et ce qu'elle cache. Il s'agit par l'art de tenter un pas au delà. Le Lausannois l'a poursuivi dans son enseignement à l'ECAL comme dans son travail jusqu’à sa mort en explorant divers types de monstrations.

Jean-Paul Gavard-Perret