gruyeresuisse

12/11/2018

Rankin : femmes sans influences

Rankin 3.jpgC’est au début des années 90 que Rankin se fait remarquer au sein du néo swinging London : il réalise à la manière de David Bailey des portraits de la jeunesse musicale londonienne. Il participe à une série sur les clubs pour les teenagers intitulée «Blow up». L’artiste saisit une mode qui i- issue des années 60 - est reprise par les grands couturiers britanniques comme par les fouineurs désargentés pratiquant des braderies du samedi.

Rankin.jpgCelui qui a toujours voulu diriger le système de la mode à travers les photos qu’il en proposait a fait bouger les lignes en accomplissant progressivement un pas au-delà. Il s’est éloigné du contenant pour le « contenu » selon une démarche agressive, libertaire et propre à désenclaver une certaine idée de la femme et de la beauté.

Rankin bon.jpgElle n’est plus engluée ou empapaoutée dans des normes. Peu importe que les femmes soient âgées. Et pour faire concurrence aux photographes de mode du début des années 1990 il a produit des séries au cours de « séances concept » où le modèle sort des standards : « Ghost, Hungry?, Blouse de Big Girl, Sad Lad, Animal Fashion. L’artiste a donc réinventé toute une vision non seulement de la mode mais de la femme. Il ne pratique toujours avec son magazine « Hunger » dans lesquels toute image doit sortir du « cliché » et exister pour elle-même en affichant une liberté – qu’importe si elle peut choquer.

Jean-Paul Gavard-Perret

Rankin, « Unfashionable », Rizzoli, 2018

 

05/11/2018

L’art et non sa signature

Monnaie 2.jpgCamille Morineau lors de l’exposition transatlantique « Women House » (présentée à Paris puis à Washington) a créé une petite révolution passée inaperçue. Profitant de l’artisanat haut de gamme des ateliers de la Monnaie de Paris elle a renversé la donne de l’art. Généralement les expositions - fussent-elles collectives - sont accompagnées d’une déclinaison d’objets d’art signés. Or, pour cette exposition la médaille "Womenhouse" est anonyme.

Monnaie 3.jpgElle représente une maison pliable - symboles de l'exposition où les artistes femmes démontrent les limites d'un espace domestique lié au féminin - le masculin s'arrogeant son droit sur l'espace publique et son agora.. C'est vieux comme le monde et l'anonymisation volontaire souligne le statut de femmes. Cette volonté souligne aussi combien, et moins les hommes, leur ego se passe d'affichage.

Monnaie 4.jpgL'objet d'art lui-même propose un transfert significatif. Il change de "nature" en mettant en évidence le statut des femmes comme absentes au sein de l'Histoire. Anonyme il prouve que sa valeur est consubstantielle à lui et non à celui ou celle qui le signe et qui généralement lui donne sa valeur ajoutée.

Monnaie.jpgPlutôt que d'offrir une proposition étroite qui n'aurait mis en exergue qu'une des 39 artistes rassemblées (de Claude Cahun, Louise Bourgeois, Cindy Sherman pour les plus connues jusqu'à de jeunes créatrices comme Joana Vasconcelos, Isa Melsheimer ou des relectrices de l'histoire d'un art plus égalitaire (Birgit Jürgenssen, Heidi Bucher) cette proposition marque un pas important. Elle annonce le retour à un artisanat d'exception revalorisé et qui sublime le sens d'une telle exposition. Elle ouvre un champ qui jusque là ne dépendait que de la signature en tant que gage de qualité, valeur ou reconnaissance.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

04/11/2018

Stephanie Pfriender Stylander et les opiacées

Pfriender 2.jpg"The Untamed Eye" est d'abord une monographie du travail de Stephanie Pfriender Stylander (MW editions). Elle se prolonge par cette exposition. S'y découvre la plus célèbre série de la photographe : celle de "la brindille" (Kate Moss) qui débarquent à New York "'illumine" la ville. Mais tous les portraits de stars et de mode créent une ambiance très particulière comme si certaines "saintes" entraient dans un bordel. Les portraits deviennent des fleurs folles dont parfois les rires hélicoïdaux transpercent le ciel. Ils ne leur restent pour preuve de leur puissance ce que la photographe en retient.

Pfriender 3.jpgPersonne ne les quitte des yeux. Ils les suivent comme leur ombre. L’érotisme se tient face à l’impossible en une pureté de l’obscène, la réversibilité a-théologique de la sainteté et de l’abaissement. De leurs dents de telles égéries sectionnent d’une seule morsure les aortes des divinités masculines obsolètes.

 

Pfriender.jpgLa créatrice les transforment en prophétesse du temps d’au-delà des prophéties. Elles martyrisent le réel eunuque en allant au bout d’une extase particulière. Elles "corrompent" l’excès par l’illimité, le repos par le mouvement. Là où la nudité est appelée tout se soustrait au jeu social et soulage du néant par l’ivresse de la beauté scénarisée. La photographe et ses modèles brisent le cercle de la passivité, chacune d'elle devient la Toute-Regardée dans les nuits de fêtes sans qu'elles n’aient besoin d’être prises sous la sueur des mâles en leur sale prière.

Jean-Paul Gavard-Perret

Stephanie Pfriender Stylander, "The Untamed Eye", Galerie de l'Instant, Pareis, Novembre 2018.