gruyeresuisse

18/04/2017

Glamour et ironie : Moshe Brakha


Brakha bon 4.jpegAdepte par son métier de photographe publicitaire des images contingentes de la mode, Moshe Brakha - dans « L.A. Babe : Les vraies femmes de Los Angeles 1975-1988 » - donne une sorte d’éternité à son style. Cette anthologie des égéries du photographe prouve combien un créateur branché, lorsqu’il est doué, échappe à la fragilité de l’éphémère qu’il devait illustrer. Dans ses prises inédites se croisent les icônes de l’époque ( The Runaways, Patricia Arquette, etc.) mais aussi les pom-pom-girls du lycée de Beverly Hills et autres employés ou fans de l’usine à rêve.

Brakha bon 5.jpegLe photographe dresse un portrait acidulé de la cité des anges plus ou moins frelatés. Les femmes sont traversées par l’ondoiement de tissus aux troublantes transparences, aux déchirures soignées couvrant et dévoilant, éloignant et rapprochant, annulant soudain l’effet civilisateur du vêtement. En jaillit le questionnement sur la sexualité et de l'érotisme.

Brakha bon 3.jpegDes parures révèlent et offrent ce qu'ils cachent en dégageant la femme de l’exigeante virginité des moniales ou à l’effroyable humilité des filles déshonorées. Sous le soleil californien surgit le regard ambigu et amusé sur le statut non moins ambigu de la féminité dans une société avide toujours de nouveauté. L'artiste donne à voir des narrations où le travail de sape salutaire et enjoué devient le signe de la vraie liberté créatrice. Celle qui fonde et qui brise l'iconographie d'une époque selon une inflorescence paradoxale et drôle dans l'imbroglio de passementeries perverses. En jaillissent des archétypes moins obsessionnels que dérisoires.

Jean-Paul Gavard-Perret.

Moshe Brakha, "L.A. Babe : Les vraies femmes de Los Angeles 1975-1988", Editions Rizzoli, 2017;

13/04/2017

Caroline Mizrahi et les bijoux ravis

Mizrahi 3.jpgMizrahi.jpgCaroline Mizrahi crée des portraits sophistiqués publiés entre autre dans Vogue Brazil, et Time Out Magazine. Ces femmes sont traversées par l’ondoiement de pièces d'orfèvrerie couvrant et dévoilant, éloignant et rapprochant, annulant soudain l’effet civilisateur du vêtement. En jaillit le questionnement sur la sexualité jamais vraiment apprivoisée, érotisant jusqu’aux lois qui viennent la bannir. Les bijoux enserrent le visage. Dans les tréfonds obscurs peut s'y chercher l’image d’une autre femme, qu’on aurait côtoyée peut-être du moins rêvée à l'évidence.

Surgit le regard ambigu sur le statut non moins ambigu de la féminité dans une société avide toujours de cloisonnements et de pérennité.

Contrainte à une nudité distante, la femme grâce aux bijoux et différents apprêts est soumise à une inflorescence qui la prolonge et l’isole. Le doute se mue en certitude. L'inverse est vrai aussi. Mizrahi 2.jpgC'est comme une stance surréaliste qui habillerait de pudiques fioritures une vision trop vériste et réaliste. De l'eau dormante à l'eau bouillonnante un vide est à combler . L'image qui se quitte ne se quitte pas. Elle se reprend et devient Méduse. Le « je traverse, j’ai été traversée » de Duras va comme un gant à de telles modèles ou des leurres. Leur réel ou leur diction n’est pas parti. Du moins pas trop loin. Pas en totalité. « C’est là que j’ai vécu » écrivait encore Duras.

Jean-Paul Gavard-Perret.

11/04/2017

Teresa Hubbard et Alexander Birchler : Flora Mayo et Giacometti

Suisse bon.jpgTeresa Hubbard et Alexander Birchler, "Women of Venice", Pavillon Suisse, Biennale de Venise du 13 mai au 26 novembre 2017.

Le duo Teresa Hubbard / Alexander Birchler recourt souvent au documentaire pour approfondir l’archéologie du cinéma et de l’art selon une démarche très particulière. A Venise ils présentent ‘Flora » définie comme « installation filmique » dans le but d’étayer l’histoire de Flora Mayo, une artiste américaine inconnue et maîtresse de Giacometti dans les années 20. Le couple reconstruit et réinvente la vie et l’œuvre de cette femme tout en tissant d’étranges liens avec le réel (interview d’un fils jusque là inconnu par exemple).

Suisse.jpgC’est une manière de saluer, avec l’ensemble du Pavillon Suisse, Alberto Giacometti qui refusa toujours en dépit des efforts des gouvernements helvétiques d’exposer dans le pavillon suisse de la Biennale de Venise. Même lorsque son frère Bruno construisit le nouveau pavillon, l’artiste déclina poliment toute offre. En 1956, il a cependant présenté «Femmes de Venise», un groupe de personnages en plâtre, dans le pavillon français. Le titre de l’exposition reprend le nom de celui qui obtint néanmoins en 1962 le grand prix de sculpture de la Biennale de Venise.

Suisse 4.jpgTeresa Hubbard et Alexander Birchler composent leurs filmages en suivant un long processus de préparation afin que la réalité apparente glisse vers un surréalisme très personnel. Entre intériorité et extériorité un jeu de cohérences défaites ouvre à des espaces abyssaux. Le couple trompe la vue de l’histoire des amants de Venise et de Paris - tout en s’appuyant sur elles et en déhiérarchisant le crucial et l'anecdotique en leurs composites. Le Y devient un X qui boîte. L’imprégnation culturelle en se multipliant crée un immense brassage. Preuve que la qualité nécessaire à l'accomplissement, surtout en art est bien cette faculté à tordre les invariants des images afin que, comme chez Giacometti, les organes du réel ne soient pas plus ceux auxquels on pense.

Jean-Paul Gavard-Perret

(sculpture : Flora Mayo par Giacometti)