gruyeresuisse

28/01/2019

Oh Carroll !

Carroll 2.jpgAmateurs ou mateurs de portraits passez votre chemin. Les femmes de Patty Carroll demeurent sans visage. D'où la frustration : si leur visage ressemble à leur plumage ce doit être quelque chose... Mais la photographe de Chicago à d'autres chiens à fouetter : «Anonymous Women» et leur partie "Domestic Demise" consistent en une série de scénographies qui traitent des femmes et de leurs relations complexes avec la domesticité.

Carroll 3.jpgEn camouflant chaque personnage sous des draperies ou des ustensiles domestiques, Carroll joue à un cache-cache humoristique avec le spectateur et la femme qui demeure anonyme. Le plus souvent celle-ci semble victime d'accidents domestiques (chutes, etc.). Ses obsessions, activités, objets l'étouffent. L'artiste met en scène de manière plus drôle que dramatique ce qui tient de saisies en références à toutes l'histoire de l'art d'Archiboldo au cinétisme en passant par divers courants.

Carroll 1.jpgExiste aussi une sorte de jeu Cluedo : de possibles assassinats ont peut-être eu lieu dans les pièces de la maison. Mais toute cela reste un leurre. Car les princesses de Patty Carroll ou plutôt la photographe elle-même demeure une habile traîtresse. Le voyeur est pris en un leurre poétique et doux. La créatrice enveloppe le corps de ses fées au mirage de diverses allusions picturales. Elle y glisse des indices comme au fond d’un jeu de piste. Chaque portrait devient l’icône dont l’aura reste indélébile. Elles sont là, elles sont loin dans une succession de détails et des bijoux ravis.

Jean-Paul Gavard-Perret

Patty Carroll, "Domestic Demise", Galerie Catherine Couturier, Houston, du 19 janvier au 16 février 2019.

19:25 Publié dans Culture, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

En Jou : feu.

FLORENCE JOU.jpgImpliquer certains "dialogues" (implicites) peut poétiquement se révéler rudement efficace.  Florence Jou en offre divers plis : "Elle lui demande son épuisement /Je fouille, je couche, j'oblique dans les couches". Ou encore "Elle lui demande son incertitude / Je photographie des signes". Plus qu'un décryptage se produit un cryptage. Il n’enlève pas tous les doutes mais les asseoit. Si bien que la scène des amours (si amours il y a) prend un caractère étrange : "il visualise des points d’intensité dans son corps / il mémorise sur une chaise / odeurs / textures / densités /couleurs / il porte son corps ». Mais lequel au juste ? Et où ? L'écriture, le temps, la distance "avancent" face aux images ou dedans. En un montage de fragments en débord du réel là où toute visée représentative ou documentaire prend un caractère abyssal et là où le texte dessine une cartographie étrange, un noeud borroméen ou un éparpillement qui appartiennent à un "exporizon".

 

Florence joue 2.jpgEntre texte et image (induite), artiste et modèle, par le langage chaque situation duale ne serait donc jamais une fin mais un moyen. Ne demeure aucune prérogative absolue sur la prise du réel. Se pose - au mieux - la question d'un voyeurisme face à ce qui se passe ou ce qui en est dit. Ce qui s'émet "en repons" n'implique pas un dialogue ou la logique d'un acte induit par celui qui le précède. Emarge en filigrane dans le livre de Florence Jou une abrogation de certaines lois discursives et un système de re-présentation  là où tout est mis en suspens : "Elle lui demande son détachement / J'ai rendez-vous vers". Une nouvelle fois sans dire où ou vers qui.

 

Florence jou 3.jpgIl se peut que la narratrice plasticienne traverse, en robe légère et en trois jours, des vestiges d'une histoire sous une lumière blanche. Mais les protagonistes demeurent muets et impassibles là où se caressent les confins du monde dont nul ne peut préciser le fond ni la forme si ce n'est par esquisses. Tout ce que l’on peut affirmer  est l'existence des présences soumises à la traversée des désirs sans qu'en soit précisée la nature. Impossible d'en connaître les secrets ou l’extase sinon d’un certain vide ou d'un prélude qui viendrait guérir de la maladie du temps. Qu’importe si la fusion dans le réel n’est pas au rendez-vous. De telles bribes semblent naître de l’espace. Le lecteur y pénètre. Elles font insidieusement partie de lui. Il y avance tel un errant. Entre texte effectif et images latentes.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Florence Jou, "C’est à trois jours", Derrière la salle de bains, Maison Dagoit, Rouen, 5 E., 2019.

25/01/2019

Fabienne Martin et l'image des femmes

Fabienne marrtin Audrey-Matson-.jpgFabienne Martin a créé l’agence « FAM » en 1977 afin d'offrir une "alternative à l’image du modèle classique" des femmes. Son projet fut inspiré au départ par la Nouvelle Vague et le cinéma russe. Elle s'est fixée sur "la mise en scène sous forme d’images ou de scénarios fictifs" et retient des photographes (femmes et hommes) qui cultivent une singularité ou une sophistication baroque.

Fabienne Marin William Klein.jpgL'instigatrice a transformé la présence des mannequins à travers des références (pleines d'humour) littéraires, cinématographiques, picturales éloignées des représentations stéréotypées en diverses scénographies transgressives, vives, ironiquement romantiques.

Fabienne Martin Martine-Barrat.jpgC'est une manière de glisser dans l'obscur, d'en exhausser la lumière noire pour permettre de lever le voile sur ce qui ne se montre pas ailleurs. Le tout dans la contingence du grain et de l’écume pour rendre familier le secret que tout être cache dans les arènes de l’obscur. Sous feinte de légèreté un flux se libère.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Fabienne Martin, "FAM – CHAPITRE II", Galerie Agathe Gaillard, Paris du 11 janvier au 9 février 2019.

 

(Photos d'Audrey Matson, William Klein, Martine Barat).