gruyeresuisse

01/05/2020

Chervine : solitudes à New-York sous le Covid 19

Chervine.jpgChervine a été révélé en Suisse : le Musée de l'Elysée publia sa série "Solitudes" dans son magazine "Else" en 2017. L'artiste subjugua les visiteurs lors de son exposition à la Nuit de la Photo de La Chaux de Fonds par la théâtralité de ses narrations à la lumière particulière.

Chervine 3.jpgElle prend tout son sens en la série réalisée à New-York - où l'artiste d'origine iranienne vit désormais - au moment de la vague de Corona Virus dans la métropole. Ses superbes tirages sur papier baryté sont désormais révélés par la galerie Esther Woerdehoff. Chervine est devenu l'inventeur d'une poétique de la ville. Celle-ci "change moins vite que le coeur des mortels" (Baudelaire).

Chervine 2.jpgPorter la photographie vers le noir ne revient pas à nier ce qui se passe dans la cité ou tout effacer. C'est suggèrer des vies de grande solitude entre être et ne pas être là où soudain ne reste que pouvoir autre chose que des peut-être. Les silhouettes se distinguent sans apparaître vraiment. Ne demeurent que des pans de luminosité cristalline pour ouvrir les poumons malades de la ville. Mais c'est une manière de voir à travers les ténèbres au moment du naufrage dans l'éblouissement de la fin ou du début

Jean-Paul Gavard-Perret

https://ewgalerie.com/artistes/chervine/

Koblet et les autres - Jacques Josse

Josse.pngJacques Josse est un iconoclaste de haut vol : pour preuve il provoque la camarde et n'y va pas de mains mortes. On dirait qu'il en connaît un rayon  : pour preuve le cyclisme - comme les véhicules automobiles à moteur - ont la partie belle dans ce beau livre à entrées (ou sorties) multiples réhaussé de dessins or sur noir adéquats de Jean-Marc Scanreigh.

Josse 3.pngL'auteur reste un des seuls écrivains capables d'ouvrir en deux le ventre de nuit pour y voir enfin clair mais sans morbidité à travers les ténèbres, juste au moment du naufrage, l'éblouissement de la fin.  Il évoque le temps où les voitures étaient les plus sûrs moyens de vider le plancher des vaches et de monter au ciel à défaut de s'envoyer en l'air en s'emplâtrant dans des platanes. Mais il arrive que d'autres adjuvants suffisent pour longer l'Achéron avant de le traverser. Sous son maillot Peugeot à damier noir et blanc, Tom Simpson fut ainsi le premier coureur à mourir officiellement de dopage sur sa bicyclette et il clôt parfaitement le propos de cette poétique avénementielle.

Josse 2.jpgL'auteur nous propose divers tours de France, de Suisse et d'Italie en tant que suiveurs ou cyclistes cycliques dans un mixage de temps et d'évènements qui laissent dans la mémoire le léger bruissement d'invisibles couleurs et une provocation à la traversée de fragiles arcs-en-ciel en nos euphoriques et trop insouciants souffles.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Josse, "Au bout de la route", gravure de Scanreigh, Le Réalgar, 38 p., 8 E..

30/04/2020

Elle écrite - mais pas que : Perrine Le Querrec

Le Querrec.jpgTrouvant les mots justes et sans le moins du monde barguigner Perrine Le Querrec ramène à la surface et la profondeur d'un espace de plaisir et de désir. C'est le corps qui écrit et tout tremble. Michaux (sans compter bien sûr les érotiques) ont posé la question de cette stupeur et de ce tremblement, mais la poétesse ouvre le passage au poids de la chair et aux gestes "pour le faire" : "Ainsi l’abandon ce don / La nature inarticulée, ta vérité dressée contre ma vérité / la tanière de tes pieds / terre aux extrémités" écrit-elle.

Le Querrec 3.jpgCe que certains nommeraient (à tord) l'amour vénal est attaché au lieu lui-même : une forêt qui n'est plus seulement des songes. Y entrer c'est courir le risque d'être déshabillé par le fouet des branches afin - et en "exhibitionnistes" - de se livrer à la viorne des désirs au sein de  la double face de la défaillance. Soudain, Elle et Il sont à sa poursuite au centre du trouble et en une clairière adéquate. Avec d'un côté : l'irréductible destruction du centre, de l'autre : le trop de corps qui n'est jamais assez. Férocement en lui. Férocement en elle. Entre poussée et ivresse.

 

Le Querrec 2.jpgLe corps est donc totalement engagé dans l'acte d'écrire. Ce qui permet de répondre à la question de Barthes : l'on pense toujours parole mais d'où vient-elle ? Ici elle est prise aux lacets de l'appel du "je" en elle par le "tu" de l'amant - et réciproquement. Dans ce "journal intime" écrit dit l'auteure "en plein air" pour  graver" les troncs de l’univers" afin que "Les milliers lisent notre histoire", peu à peu le coït passe du tellurique au céleste. D'où la question : "L’amour est-il éternité ?" Perrine Le Querrec offre la plus belle des réponses : "Grimpe-moi / Ton corps d’étoiles / épaules bleues de ciel derrière ton dos (...) La forêt passe entre mes jambes l’épi de ton sexe / tes yeux scarabées / roulent sur moi les crêtes de ta hanche". Que demander de plus ?

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Perrine Le Querrec, La bête, son corps de forêt, Editions Les Inaperçus, Nantes, 48 p., 2020