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02/03/2020

Barrage près du Pacifique et forêt des songes : Jacqueline Merville

Merville.jpgReliés - dans ce livre-bilan - l'Orient et l'Occident ne restent plus séparés. S'y ressent une fois de plus l'ombre tutélaire et bienveillante d'Antoniette Fouque. Elle comprit l'auteure et peintre en en devenant une sorte de bergère qui la guida sur le chemin de sa langue et sa musique. Au sein de la forêt de bambous et ses communautés féminines Alice aura appris à chasser la douleur et à aller dans un silence complice qui prend ici une architecture nouvelle. Pour un temps rien n'aura eu lieu que ce lieu.

 

Merville 2.pngJacqueline Merville se devait de l'écrire. D'où ce texte aussi impressionnant que naturel, sans la moindre emphase inutile. A sa manière il représente une sorte de barrage près du Pacifique. Alice y apprend que "détruire n'est pas une consolation". Le livre est donc bien à ce titre un livre de femme - ce qui n'empêche en rien l'amante d'aimer celui qui l'accompagne.

Merville 3.jpgEcrire un tel récit fut, est et restera capital par et pour la grâce qui en émane. S'y vivent des événements extraordinaires dans la chair et l' âme. La forêt de bambous où peuvent se peser les âmes demeure un lieu essentiellement libre et bienfaisant, sans violence. L'auteure n'en est donc pas la rescapée mais la sur-vivance plus que la survivante. La langue aussi pudique qu'audacieuse rappelle ce passage du temps et cette transformation : deux mondes se reconnectent et la vie de la créatrice prend son sens et un apaisement.

Jacqueline Merville, "Le Voyage d'Alice Sandair", Editions des femmes - Antoinette Fouque, 272 p., 16 E., 2020. Parution le 19 mars.

29/02/2020

La Suisse de Teju Cole

Teju.pngLa beauté pittoresque et l'apparente stabilité de la Suisse est devenue pour Teju Cole un sujet de prédilection. De 2014 à 2019, il a tenté de donner un autre moyen de comprendre et de contempler un pays qui selon lui a été pendant deux siècles la quintessence de l'expérience touristique.

 

Teju 2.pngLe mot allemand "Fernweh" (voyage) a été retenu pour inspirer le désir d'être ailleurs que sollicite tout rêve de départ vers la Confédération. Cole de manière scrupuleuse et attentive compose des prises en couleur pour évoquer la face cachée de la nation qu'il ponctue de textes précieux dans un mélange de soin, sérénité et de mélancolie.

Teju 3.jpgRevenant année après année dans les lieux, le photographe a découvert avec patience la palette de couleurs idéales et une forme de constructivisme qui donnent à chaque cliché du pays sa puissance. Du canton de Vaud à Lugano "Fernweh" crée une vision où la présence humaine est offerte à travers ses traces de manière allusive et poétique. A voir. Et pas seulement par les voyageurs.

Jean-Paul Gavard-Perret

Teju Cole, "Fernweh", Mack, Londres 2020, £35.00, €40.

28/02/2020

Une autre préhension de l'art : "L'appartement" de Ghislain Mollet-Viéville.

Appart bon.png"L'Appartement", Textes de Lionel Bovier, Thierry Davila, Patricia Falguières, Ghislain Mollet-Viéville, MAMCO, 160 p., 25 E.., 2020.

L'ouvrage "L'Appartement" est une analyse de la reconstitution du logement de Ghislain Mollet-Viéville, le plus important ensemble d'œuvres d'art conceptuel et minimal en Suisse Romande. Il a été acquis par la Fondation MAMCO en 2016–2017, grâce à la générosité de plusieurs mécènes. Le "lieu" est présenté au troisième étage du musée loin de son logement initial :  Ghislain Mollet-Viéville de 1975 à 1991 vivait au 26 de la rue Beaubourg à Paris pour promouvoir l’art minimal et conceptuel.

Appart.png"L'agent d'art" (comme il se nomma) avait organisé son espace de vie et de travail selon les protocoles des œuvres de sa collection avant de décider d’assumer la pleine conséquence de la «dématérialisation» de l'art qu'il défendait en s’installant dans un nouvel appartement sans aucune œuvre visible. Sa collection est déposée au MAMCO depuis son ouverture et, en 2016, il a engagé l’acquisition d’une importante partie de cette collection. A savoir les œuvres présentées dans les salles adjacentes.

Appart 2.pngS'y découvre les oeuvres de grands minimalistes (Carl Andre, Donald Judd etc.) et de conceptuels de même envergure (Joseph Kosuth, Sol LeWitt, etc.). Toutes ces pièces intègrent dans leur conception leurs modes de présentation : elles se dispensent de tout socle, cadre, éclairage et autre instrument de mise en scène de l’art au profit d’une expérience intellectuelle et sensible immédiate. Quant à L’Appartement proprement dit, il met les œuvres à l’épreuve d’une insertion dans un univers domestique. Le visiteur peut  faire l’expérience d’un rapport plus intime avec ces travaux, dans un lieu à investir et considérer différemment des autres salles.

Jean-Paul Gavard-Perret