gruyeresuisse

21/07/2020

Kafka l'hérétique orthodoxe

Kafka.pngKafka comme Modiano plus tard fait rendre des comptes à divers cheminements de la mémoire et de l'horreur et ce dans leur judaïsme "apocryphe". Mais Kafka aura créé un territoire particulier : celui où l'on doit vivre mais où l'existence devient impossible. L'imaginaire audacieux de l'auteur aura créé une transmission de la tradition juive de manière critique non pour lui offrir une contradiction et une contre-tradition mais un prolongement particulier au moment où il sentit que tout "jouait" pour l'effacer.

L'hérétique sortant de sa tradition et la recherchant dans le risque de la littérature s'en sert pour apparemment déformer et défigurer les textes anciens du judaïsme. Il hante à sa façon les synagogues, effraie le genre humain de son exentricité créatrice. Il se représente souvent en animaux hybrides inclassables : non seulement le cafard de la Métamorphose mais aussi le chat agneau d'une comptine araméenne dont la rédemption finale est une allégorie entre la judéité, sa terre et Dieu. Se créent à l'intérieur d'une tradition et d'une pensée un gain particulier et un refus de ce qui était s'y opposait. Le tout de manière parfois drôle et parfois tragique. Mais le "biais" de l'auteur crée une relation à la tradition selon une dimension où la discipline est remplacée par une méthode initiatique d'un nouveau genre

Kafka 2.pngChez Kafka l'héritage culturel reste l'image d'un spectre juif et d'un "sceptre" qui ne lui aurait pas été transmis - sinon sous forme de la boîte en argent donné par son père et auquel "Le Château" fait écho. A ce traumatisme mémoriel, après la Shoah, il y en aura bien d'autres. La mémoire persécutrice chez Kafka est donc anticipatrice :  chez Pérec ou Modiano elle sera post catastrophe. Existe chez lui une vision existentielle de la tradition sans le moindre passéisme par maïeutique particulière et des procédures de fictions dont certains degrés firent peut-être peur à l'auteur lui même : c'est pourquoi il voulut "effacer" certaines de ses allégories mais que Max Brod sauva pour que demeure "l'adogmatisme" de son ami qui n'eut cesse de démystifier ce qui écrase.

Kafka, "Oeuvres complètes", tome 1 et 2, La Pléiade, Gallimard, 2019.

17/07/2020

Vincent Peters : la poésie qui dort en chaque image

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Le photographe allemand Vincent Peters est aujourd’hui l’un des photographes les plus renommés au monde. Très jeune, il a rejoint  New York afin de travailler comme assistant photographe puis a rejoint l’agence de Giovanni Testino où sa carrière a décollé avec des marques de luxe (Bottega Veneta, Hugo Boss, Emporium Armani et Lancôme) et des magazines comme GQ, Vogue et Esquire, Dazed, The Face. Pour un tel créateur ce qui compte reste la relation que tout artiste entretient avec le monde. Elle est plus importante que les compétences techniques et les appareils photos qui peuvent être choisis.

 

peters 2.jpgLe travail de Peters est exposé désormais un peu partout : Stockholm en 2019 et dans les prochains mois à  Milan, Saint-Pétersbourg, Venise et Berlin. Ses photos s'inspirent souvent d'ambiances cinématographiques : "NYC est pour moi French Connection ou Taxi Driver. Paris est À bout de souffle ou L’Ascenseur pour l’Échafaud" dit le créateur qui demeure peu sensible au "charme" de Berlin : "je ne trouve rien de poétique ou d’inspirant entre les bâtiments et les lieux en béton. C’est comme un gars battu avec un nez cassé qui était joli et qui est fatigué maintenant de ce qui lui est arrivé." ajoute-t-il.

 

peters 3.jpgPar sa façon de photograpier Monica Bellucci, Charlize Theron et Emma Watson à Alexander McQueen, John Malkovich et Michael Fassbender, Peters crée le monde qu'il aime voir et qui reste en relation avec la nostalgie . La magie de l'inconnu lutte ainsi contre le désenchantement, comme l'inconscient reste toujours à la rencontre de l’inconscient. Bref le photographe ne cherche pas à exhiber ses compétences techniques. Il tente toujours de réussir une image sincère, honnête et véridique à travers le portrait humain ou et plus récemment d’autres sujets dont les animaux; Dans tous les cas, actrices et acteurs, lionnes ou lions ou simplement des choses - par la lumière que Peters leur accorde confirment leur "signification" ou  changent complètement de "peau".

Jean-Paul Gavard-Perret

14/07/2020

Julie Poncet : le poisson rouge dans son bocal.

poncet 3.jpgJulie Poncet remet la femme au centre de "son" image. Cette femme est obsédée par son apparence. Jusqu'au jour où une couleur - le rouge - l'appelle. Sa série raconte cette transformation ou ce tranfert. Du vert tout passe au rouge. Peu à peu non seulement son personnage mais son environnement glisse dans cette couleur obsédante et qui se fait forcément oppressante.

poncer.pngEt ce n'est pas jusqu'aux murs à se révolter contre le traitement que l'héroïne leur fait subir. Le tout à l'abri des regards indiscrets jusqu'au moment où Julie Poncet permet leur intrusion. Entre narration et auto-représentation l'artiste - ou sa créature - à la fois veut se fondre dans le décor, se camoufler, se mutiler mais aussi exister.

poncet é.pngPasser au rouge c'est comme s'arracher une à une les dents, béante bouche, nerfs retirés, creuser ou repeindre ce qui doit surgir et jaillir d'abord par lambeaux puis de manière plus ample et de plus en plus impressionnane. C'est aussi inventer un alphabet visuel bouleversé. C'est enfin rêver d'un jardin à l'orée du grand vide de l'apparence pour sortir de la lourdeur d' être loin d'être. Pour se retrouver. Celle qui semble repliée sur elle même - en se niant et en biffant le monde - amorce ainsi une sortie du bocal où elle tourne en rond. Et la série reste à ce titre passionnante.

Jean-Paul Gavard-Perret

Julie Poncet : "Wall Flower" et "Comme un poisson", Little Big Galerie.