gruyeresuisse

23/09/2020

Ali Kazma et les "femmes-frontières"

Kazma.jpgAli Kazma, "Woman at Work", Analix Forever, Chêne Bourg, Genève, du 4 septembre au 20 novembre 2020.

Avec "Women at Work" Barbara Polla présente - via l'artiste turc Ali Kazma  qui a illustré à travers une dizaine de vidéos le travail, le corps, et le corps au travail - une exposition féministe dans le meilleur sens du terme. Elle montre des femmes créatrices comme des ouvrières incroyables en plusieurs  domaines d'activités. Et Barbara Polla de préciser : "Jusqu’à présent, on a représenté beaucoup le travail sexuel des femmes, leur travail domestique, répétitif, leur travail ouvrier aussi mais c’est vraiment la première exposition de ce type, ouverte sur la réalité d’aujourd’hui. Une réalité désirable". Les femmes y surgissent entre créations artistiques, ouvrières, scientifiques, manuelles, industrielles, physiques, sportives voire sur elle-mêmes.

 

Kazma 2.jpgAli Kazma n'apparaît pas d’emblée comme un artiste qui s’intéresse aux femmes et à leur travail. Pendant longtemps, écrit l'artiste, "mes sujets n’étaient nullement genrés, mais guidés par mon intérêt pour un domaine, ou une personne particulière." Mais en 2019, en filmant la championne de dragster Anita Mäkelä, Ali Kazma réalise qu’il existe en celles qu’il était en train de filmer un certain nombre de spécificités "femme". Il décide alors de réexaminer son propre travail, de creuser cette question du genre et de proposer à Barbara Polla l' exposition : "Women at Work".

 

Kazma 3.jpgTout a commencé lorsque Paul Ardenne a emmené Ali Kazma à Pomona, sur les terrains américains de courses des dragsters. Le premier publie alors  "Apologie du dragster" illustré par les photographies d’Ali Kazma. Celui-ci se passionne pour ces courses étranges et découvre l’existence d’Anita Mäkelä. Il passe des photographies à la vidéo pour la filmer car il s’intéresse à celles et ceux qui repoussent les limites de leurs champs d’activité, professions et passions respectives. Ce tournage a transformé son regard sur les femmes. D'où son  engagement. L'exposition contribue à une ouverture.  Toutes les femmes présentes ici deviennent ce qu'il nomme des "femmes-frontières" à travers lesquelles il souligne la force - souvent bien plus grande - que celle qu'affirme les mâles pour se rassurer tant qu'ils le peuvent de leur domination qui devient ici une peau de chagrin. Bien fait pour eux !

Jean-Paul Gavard-Perret

21/09/2020

Fabien Mérelle et Antoine Roegiers : dialogues

Roegiers.pngFabien Mérelle et Antoine Roegiers , "A l’ombre des nuages - Nos abris dérisoires", Wilde, Genève, du 31 octobre 2020 au 2 janvier 2021


Il existe dans cet exposition un retour au pré-romantisme et à Rousseau. L'époque s'y prête. Certes énormément d’autres artistes et auteurs inspirent les deux créateurs. Mais Mérelle de préciser que "celui qui a droit de regard sur mon travail c’est, depuis 15 ans maintenant, Antoine Roegiers. J’ai la chance depuis les Beaux-Arts de Paris de continuer ce cheminement mental qui nous amène en novembre à exposer pour la première fois ensemble à Genève".

Rogiers.pngFabien Mérelle est fasciné par les arbres quels qu'ils soient : "dénudés ou touffus, longilignes ou biscornus". L'auteur sait les regarder et n'est jamais lassé de leur spectacle. Celui-ci complète d'autres passions de l'artiste : " les cheveux qui flottent, les mains tendues, une robe de ma femme, la nuque de mes enfants et les poils de barbe". Et si beaucoup de lieux sont la matrice de son travail, l'artiste est particulièrement amoureux des bords de Loire surtout lorsque le fleuve semble s'absenter de lui même pour laisser "découvrir ses entrailles. Des pierres blanches et rondes, des bâtons comme des os creux, des morceaux de verre pâles et polis." Plus généralement il est amoureux des abris là où les paysages ombragers semblent intacts depuis des ssiècles dans un agencement parfait. D'où ces montages subtils qui mêlent toutes les époques et où l'oeuvre de De Vinci garde une place de choix. Mais il n'est pas le seul : Durer "pour sa précision", Brueghel "pour sa folie", Rembrandt "pour son humanité" mais aussi Velasquez , Goya, Van Gogh, les surréalistes, Giacometti, Topor, les hyperréalistes.

Merelle2.jpgAntoine Roegiers est sur la même ligne (à  laquelle il faut ajouter bien sur pour lui Jérôme Bosch et Bruegel) dans ses film d’animation, installations, vidéos, dessins et surtout peintures. Le travail de l'un inspire l'autre entre émotion et sensation. Et l’histoire de l’art reste autant une source d’inspiration - certaines œuvres anciennes sont en effet d’une grande modernité : "Elles sont des fenêtres vers des esprits d’un autre temps. Et d’un point de vue pictural, je me régale" écrit celui qui en regardant derrière lui reste un contemporain conscient autant de ce qui fut que de ce qui est. Avec ces deux créateurs bien des narrations se superposent. S'y découvrent liaisons et rapports  dans un ensemble cohérent et intelligent là où tout bouge par le jeu des images et le dialogue des deux créateurs.

Jean-Paul Gavard-Perret

15/09/2020

Alberto Vieceli : synthèse de l'acte photographique

AViecelli 2.jpglberto Vieceli, "Holding the Camera", Musée suisse de l’appareil photographique, Place, du 5 septembre 2020 au 24 janvier 2021 en collaboration avec le Festival Images Vevey (5-27 septembre 2020)

Alberto Vieceli tient à Zurich un studio de graphisme avec Sebastian Cremers. Ils proposent livres, marqueurs graphiques, vidéos, expositions et installations. De 2015 à 2019, le graphiste a collecté plus de 700 images dans des manuels, prospectus, brochures, magazines photographiques des années50 et 60. Elles sont faites pour illuster la manière idéale de tenir un appareil photographique quel qu'en soit le format.

DViecelli 3.pngans l'exposition et son montage, le didactisme initial se double d'un aspect plus ludique. D'où cet inventaire d’archives qui illustre - comme l'écrit Luc Debraine - "le conservatoire des bons gestes à l’époque de la photo argentique". Le tout dans une variation sur le même geste là les photographes eux-mêmes sont saisis parfois dans des visions innocemment saugrenues ou pertinentes.

 

viecelli.pngLe spectateur est mis au centre de l’acte photographique. Alberto Vieceli condense cet effet visuel comme le firent auparavant mais selon d'autres axes et propos Hans Peter Feldmann, Erik Kessels ou Peter Piller. Le thème du livre d'origine et désormais de l'exposition demeure donc inédit : regrouper ces images en 26 groupes (qui correspondent aux 26 lettres de l’alphabet) permet de les cataloguer et d'en constituer les chapitres harmonieux d'une déclinaison astucieuse.

Jean-Paul Gavard-Perret