gruyeresuisse

09/04/2020

Tania Franco Klein : l'épreuve du quotidien

Tania 3.pngL’artiste mexicaine Tania Franco Klein a commencé sa pratique de la photographie à Mexico City puis à l’Université des Arts de Londres. Sa série la plus célèbre est "Our Life In The Shadows". Elle est influencée par la poursuite du mode de vie du rêve américain et les pratiques occidentales contemporaines : loisirs,  consommation, "stimulation" des médias et les séquelles névrotiques qui en découlent.

Tania 2.jpgTania Franco Klein souligne une atmosphère d’isolement, de désespoir de confinement (avant la lettre) et d’anxiété, à travers des images fragmentées et souvent décadrées. Elles semblent naviguer entre le rêve (ou le cauchemar) et la réalité. De telles narrations présentent des états d’épuisement et de fatigue en des intérieurs à la Edward Hopper : salon et autres pièces vides où la télé parfois est restée allumée.

 

 

Tania.jpgLes prises sont marquées chez les protagonistes anonymes. Les femmes cherchent à se fondre dans les lieux tout en regardant vers le dehors pour chercher une forme d'évasion mentale qui paraît impossible. Les photos couleurs soulignent l'aspect sobrement dramatique des prises qui fascinent. La vie domestique, la solitude la passivité sont là au sein de couleurs tièdes et une ambiance autant vintage que de vertige. Surgit la beauté de cette humanité délaissée prise dans un vide existentiel. La vie semble absente car plus rien n'est possible qu'une passivité programmée par la société. Mais nul mélo en de telles monstrations : l'angoisse domine là où la psychologisation s'exclut astucieusement : les visages cachés donnent plus de valeur mythologique aux prises.

Jean-Paul Gavard-Perret

05/04/2020

Les (belles) indifférentes de Fabien Queloz

Queloz 2.jpgLes nues de Fabien Queloz sont (forcément) loin de la nuée des foules. Mais les  corps ou plutôt leurs saisies se refusent à la sursaturation d'émotions charnelles ou divines. Les impeccables silhouettes restent comme sans projet, au fil des jours qui passent. De Neuchâtel, le créateur retient - des "passantes" baudelairienne qui deviennent ses patientes - instants de suspens, yeux ouverts, yeux fermés, montrées ou cachées (en partie). Elles demeurent sans véritable attente en pensant peut-être que tout est plus ou moins foutaise.

Queloz.jpgPour atteindre cette ambiance intime et distante, le photographe crée des moments sans pression au sein de la théâtralité picturale de ses mises en scène. Les modèles restent fermées voire parfois repliées sur elles-mêmes dans leur splendide indifférence en des lieux qui les tiennent à l'abri du monde. Nulle doctrine gouverne les prises sinon la beauté. Le regardeur peut être sensible plus à un déchirement qu'à un climat libidinal même si la sensualité est présente. Sans toutefois  que le créateur cultive l'ambiguïté  (sinon juste ce qu'il faut) au sein d'histoires qui ne se veulent pas des drames ou des comédies des sens. Elles sont créées afin de pousser la connaissance au-delà de certaines "convenances".

Queloz 3.jpgFabien Queloz sait mettre en scène l'eros et son hybris tout en retenant les possibles dérives. Il donne à l’écriture plastique les moyens de rendre simultanément le charnel et son surplomb réflexif. Le corps parle au corps par l'esprit, et l'âme à l'âme à travers le corps. Clôtures et ouvertures plus que des invitations sensorielles révèlent des profondeurs de la femme dégagée de l'hypocrisie du vêtement. Son corps devient un lieu aussi mental que sensoriel par lequel le regardeur peut se laisser vampiriser là où le nu paradoxalement peut désincarner.

Jean-Pau Gavard-Perret

www.fabienqueloz.com

 

03/04/2020

l'"Atlas" d'Aby Warburg : un des livres majeurs du XXème siècle

Aby.pngAby Warburg(1866–1929), fils d'une famille de banquiers de Hambourg achève ses études universitaires par un doctorat sur le peintre de la Renaissance italienne Sandro Botticelli. Et en écho il étudie les interpénétrations des mythes, image,s rites de diverses cultures. Par delà il renverse l'interprétation de l'histoire de l'art et des images et il va devenir le père de l'iconologie moderne. Roberto Ohrt et Axel Heil ont cherché dans les quelques 400000 photos de la collection du Warburg Institute de Londres les images de son Atlas. Et leur travail est une avancée majeure dans l'étude du monde iconographique de Warburg puisqu'il présente le véritable Original jusque là incomplet.

Aby 3.pngAby Warburg fut le premier à définir une méthode d’interprétation des images et icones. Dans ce but il a créé une bibliothèque des sciences de la culture unique au monde. Mais l’innovation majeure qu'il a inscrite dans le champ de l'épistémologique de l’histoire de l’art reste son "Bilderatlas Mnemosyne". L'oeuvre est unique dans la mesure où pose les fondements d’une grammaire générale des images. Les prospectives offertes par cet ensemble n'ont pas été encore évaluée. Si bien que cet ouvrage reste un des livres majeurs du XXème siècle.

Aby 4.pngL'auteur affronte par les planches qu'il a monté la complexité des problèmes liés aux images. Son livre a modifié le cursus de l’ensemble des gammes des sciences humaines. Elles ont été attirées - à juste titre - par cet ouvrage resté inachevé à la mort de l’auteur mais qui instaure de nouveaux dialogues. Un tel projet a mobilisé l’énergie intellectuelle et physique de l'auteur jusqu'à l'épuisement. Le "Bilderatlas Mnemosyne" reste l’aboutissement de toutes ses recherches. Il constitue le plus ambitieux corpus d’images jamais réunies. La  genèse et l’évolution sont liées à une pratique d'analyse et de classification des images qu’il convient aussi d’examiner sous l’angle de ses relations avec le problème de la mémoire collective et de ses traces.

Jean-Paul Gavard-Perret

Aby Warburg, "Bilderatlas Mnemosyne. The Original", Roberto Ohrt, Axel Heil, Hatje Cantz, Berlin, 184 p., 200 E., 2020.