gruyeresuisse

14/02/2021

La conspiration de Boches - Blaise Cendrars

Cendrars.jpgBlaise Cendrars, "J’ai tué", Fata Morganan, Fontfroide le Haut, 2021, 40 p
 
Selon la légende Freddy Sauser devint poète à New York dans la nuit du 6 avril 1912. Il écrit Les Pâques à New-York long poème fulgurant rédigé d’un seul trait où s’exprime la détresse morale du jeune auteur au sein de la cité où  "l’aube a glissé froide comme un suaire / Et a mis tout à nu les gratte-ciels dans les airs".  Néanmoins une autre source peut être évoquée sinon pour l'engagement dans la poésie du moins vers la détresse. Lorsque la guerre de 14 éclate, Cendrars s’engage comme volontaire : il est blessé et perd son bras droit. L’expérience du combat et de la mort va désormais réapparaître constamment dans son œuvre. D'où, et à l'origine, ce pamphlet - écrit de la main gauche. L'auteur évoque l’ignominie de la guerre. Et ce beau livre reproduit en fac simile l’édition originale imprimée en couleurs par François Bernouard en 1918.
 
Cendrars 3.jpgL'auteur - si l'on peut dire - n'y va pas de main morte dans son "enthousiasme" pour braver son semblable - homme ou "singe" : "Œil pour œil, dent pour dent.(...)Sans merci. Je saute sur mon antagoniste. Je lui porte un coup terrible. La tête est presque décollée. J’ai tué le Boche." écrit le poète qui ajoute un peu plus loin :  "J’ai agi. J’ai tué. Comme celui qui veut vivre." L'horreur de la guerre est là. La virulence de Cendrars est là. Non seulement il refuse de jouer avec des "vieilleries" poétiques mais casse le prétendu humanisme qui cautionne les tueries officielles.
 
Cendrars 2.jpgLes dimensions de la vie  et de la mort surgissent dans un langage résolument libre à l’écart de toute forme d’embrigadement même celle du surréalisme qui lui tendait les bras.  Cendrars avait d'autres chats à fouetter que la posture avant-gardiste et bien d’autres territoires à explorer. Il s'agit  et par ce pamphlet non - du moins à cette époque - de s’embarquer vers l’ailleurs pour « tuer les morses » ou sous d’autres climats sans craindre les piqûres de la mouche tsé-tsé, mais de mettre à nu la boucherie organisée. Il montre comment l’économie et la politique prend force de saccage sur l'existence. Ce texte donne une des clés essentielles à une œuvre majeure et à une poétique très particulière.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

05/02/2021

Les chassées de Claire Genoux - nuit et brouillard

Genoux 1.jpegClaire Genoux est née à Lausanne.  Elle y publie en 1997 son premier livre de poésie, Soleil ovale, aux éditions Empreintes. Elle poursuit une œuvre qui explore le deuil et la mémoire, entre présences fugitives et évocations des lieux de l’enfance, marquées par l’hiver et la tombée de la neige. Elle publie aussi des fictions dont le superbe "Lynx" en 2018 aux éditions José Corti. La créatrice n'admet pas les flétrissures voire bien plus que les maîtres laissent aux femmes.  
 
Genoux.jpegEt "Les seules" sont les prisonnières d’un paysage d’hiver, entre les baraquements, les barbelés, les coups, la neige, les arbres, les corps tombés des wagons. Elles disparaissent, entre les cris des hommes, les fusils et les chiens de guerre. Privées de mère deviennent les jouets de l’Histoire et de sa violence. L'auteure n'ignore rien de leurs supplices, de leur angoisse. Toutes restent à peine des rescapées : juste des survivantes de glaçantes épures aux lueurs d'incendie là où bien des rois Lear n'ont que faire de leurs diphtongues meurtries.
 
Ces femmes renvoient bien sûr à la Shoah mais l'auteure en étend le cercle. Fantômes que fantômes, les hommes les traversent et "Les seules restent là, à ne peser plus rien que le poids des âmes oubliées entre les arbres." Mais dans une sorte de sourde résistance là où les hommes "ne viennent jamais rechercher ce qui reste" et veulent les arracher à la mémoire, à leur enfance, violer leur passage, franchir leurs sexes et leurs langues, Claire Genoux leur redonne voix. Elle rappelle une porosité pour les chassées de l'histoire générale du monde et la valeur d'usage que celle-ci leur accorde. Existe donc le chant des échouées de divers camps où sont exécutés des sentences en un hiver qui a tant duré que nous ne savons plus dans quel passé gît la honte à venir.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

Claire Genoux, "Les Seules", Editions Unes, Nice, 2021, 136 p., 21 E..

03/02/2021

"Quoi de neuf pussyhat ?" - la vie des autres

Pussy.jpgCinquante ans après l’instauration du suffrage féminin en Suisse et malgré des avancées réelles, l’égalité entre femmes et hommes reste plus que douteuse  sur les plans du salaire, de l'évolution de carrière, de légitimité de parole, de liberté du paraître et bien sûr de partage des tâches domestiques.
 Certes l’évolution de la société tend vers plus d’inclusivité. Mais normes et stéréotypes continuent à peser sur les représentations de genre et conditionne toujours les femmes.  Le mouvement #MeToo, la marche des femmes et la grève du 14 juin 2019 prouvent la multiplicité des attentes et des revendications portées par un renouveau féministe qui a besoin de différencier et diversifier ses assises.
 
Pussy  2.jpgLe Musée Historique Lausanne va illustrer ce vaste programme dans sa nouvelle exposition temporaire "Quoi de neuf pussyhat ?" Il s'agit d'une vaste une réflexion sur la construction des rôles et des identités de chacun.e.  L'exposition sera enrichie par des conférences, une visite guidée à l'heure du déjeuner ainsi que des visites flash consacrées à une œuvre.  L'exposition prouvera aussi que les inégalités de genre touchent aussi les médias.
 
Et en guise d'introduction, le mercredi 11 février Valérie Vuille, Directrice de DécadréE, experte en étude genre présentera une conférence : "Femmes et médias, les clichés ont la vie dure". Elle illustrera comment dans la représentation des femmes  ou dans la façon dont on parle d’elles les stéréotypes sont encore bien présents, perdurent et parfois même se renforcent.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Musée Historique de Lausanne, mars-avril 2021.