gruyeresuisse

08/06/2021

Tante Odette de Mollens

Papy 3.jpgLes histoires c’est pas mon truc. Sinon celle où je n’y comprends que couic. Y’en a sans doute beaucoup d'autres mais très vite je mélange tout. Les lieux et les personnes. Comme dans ma vie. Dans la rue. Quand on me présente une personne j’ai beau faire attention je ne sais plus s’il s’agit d’un autre ou de moi. Je dois me débrouiller, tenter des repérages. Mais comme je ne me regarde jamais dans un miroir et que je n’ai pas de carte d’identité - sinon une trop vieille de mes 18 ans - j’ignore tout de mon visage. Tante Odette me dit que je devrais faire plus attention et elle s'étonne que la douane me laisse passer lorsque je prends le bateau entre Evian et Lausanne. Mais je me débrouille avec mon attirail, je tire quelques plans et hop ! Elle me croit pour cela bricoleur, mais c’est à peine si je suis débrouillard. Ni dans la vie. Ni dans les livres. Et en plus je raconte mal.  Dans ma tête c’est du mascarpone. Alors j’ai appris à ne pas trop réfléchir et à me coucher tard. Même si dès que je dors je me débats avec mes diables. Depuis des années ils ne changent pas. Je ne peux échapper de tout ça. Tante Odette à l'âme humide doit y être pour quelque chose. Mais je ne vais pas l’embêter avec ça. Je sens que vous voudriez que j’en parle. De ça et de mon existence. Mais ça vous ennuierait horriblement. Encore plus que moi. Alors évitons ce laïus. Evitons ça le plus possible. Je l'ai même dit à Odette pour qu’elle ne se sente pas coupable. Et pour m’en débarrasser, pour n'avoir pas à revenir sur tout ça. Odette.jpgLe passé mythique. Car il y a toujours de l’imaginaire dans les détails les plus réels. Même si on croit que c’est arrivé hier. De toute façon le passé empiète. On croit changer de sujet, on s’impatiente mais on reste toujours dans la merdouille, les embrouilles. C’est la loi du Léman. Pas le temps d’essayer autre chose, de faire autrement. Ce n'est pas ce que je voulais faire. Mais après tout cette vie formera un paquet comme un autre à jeter dans le lac. Il finira par y sombrer en casse-croûte aux silures, aux brochets. Bon ça pour les quenelles. Et ce n'est même pas une image, je ne devrais pas le dire comme ça. Mais c'est ainsi que ça se passe. Pour moi, pour les autres. Pour tante Odette de Lausanne. Son existence dans une valise, ou un sac. Cela ne change pas. On perd son temps à empaqueter des trucs, à les redéballe puis on remet tout en place. Faut que rien ne dépasse. Ni pour moi. Ni pour Odette. Un jour je vous raconterai son histoire. Mais je dois d’abord apprendre à le faire. D’autant qu’il y a tant de choses qui ne collent pas. Des choses qui ne tiennent pas en place. Plus tard je raconterai l’histoire. Si Dieu me prête vie ou qu’un autre m'en loue une à sa place. Car pour l'heure je ne me souviens pas qui reste. Je ou un autre. A ce point je ne peux dire qui est quoi, si je suis où s’il y a quelqu’un d’autre en moi. Odette peut-être. Peut-être pas. Un jour peut-être l’avenir le dira.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
(Photo 2 :  Mathilde Coq)

09:12 Publié dans Humour, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

07/06/2021

Pavel Schmidt : gogues plus ou moins démagogues

Schmidt.pngPavel Schmidt, "Duchamp defekt", EAC les Halles, Porrentruy, du  13 au 27 juin 2021, EAC Les Halles Porrentruy, et livre (même titre)  aux éditions arts&fiction, 

 

Pavel Schmidt revient ici sur "Fontaine", le ready-made le plus iconique et controversé de l’esthétique présenté en 1917. Cet objet révolutionna l’essence de l’art en posant la question :   une œuvre en tant que telle suffit-elle à élever n’importe quel objet au rang de pièce artistique? Duchamp avait donné bien des interviews pour y répondre mais demeure toujours une énigme. C’est pour cela que le livre qui accompagne l'exposition s'accompagne de deux essais.  Plus ou moins tirés par le cheveux, ils n'évacuent pas la question. La chasse reste ouverte.  

Schmidt 3.jpgAvec son téléphone portable Pavel Schmidt a pris 104 clichés de pissoirs défectueux. «Il s’agit davantage d’un commentaire artistique que d’art à proprement parler», précise-t-il, tout en soulignant l’ironie et l'humour de son travail de  paramétrage.  "L’idée m’est venue assez spontanément, car cela fait une quinzaine d’années que je prends en photo des urinoirs défectueux" dit celui qui depuis les années 80 insère souvent cet objet dans ses travaux. 

 

Schmidt 2.jpgPour le plasticien suisse  les toilettes possèdent donc une aura particulière. "Il y a un côté énigmatique dans ces artefacts. J’ai, par exemple, toujours trouvé étrange de retrouver des cuvettes dans des containers de déchets. Cela ne semble pas anodin: quand on y pense, d’anciennes toilettes sont plus personnelles qu’un vieux parquet". Le pouvoir d'un tel objet est donc interrogé bien au-delà ou en-deça de l'expérimentation de Duchamp. Elle reste ici un (beau ?) prétexte.

Jean-Paul Gavard-Perret

28/05/2021

Cécile Xambeu : poétique de la présence

Xam.jpgCécile Xambeu, "Angèle n'a pas de sex-appeal et craint pour ses ailes", Editions des Sables, Perly, Genève.
 
A celles qui estiment qu'importe le flacon pourvu qu'elles conservent l'ivresse Cécile Xambeu apporte bémols et dièses, d'autant que les promesses d'aria et de gloria  finissent parfois en te deum déceptifs.
 
Xam 2.jpgPour autant Cécile Xambeu  n'est pas rancunière. Primesautière, libre, charmante comme son Angèle, elle n'en fait pas une choucroute. Elle sait que l'homme, son quintal et son crotale possèdent  parfois bien des faiblesses : "je te veux mais ne peux" vont à la bête comme à son propriétaire. Mais avec une certaine distance et un bon désherbage des illusions (et par Monsanto de l'amour) tout vient à point qui sait attendre.
 
Xam 3.jpgEt ce pour faire bonne fortune et bon coeur plutôt que pied de grue ( ce qui dans ce contexte et eu égard à Angèle serait si mal venue).  Pour affiner l'ensemble écrire des poèmes permet de distiller les sucs de l'amour. Certains procurent l'ivresse (voir plus haut) mais parfois une certaine acidité qui n'est pas que gastrique.
 

Jean-Paul Gavard-Perret