gruyeresuisse

26/08/2021

Pierre-Alain Tâche lecteur attentif de Charles-Albert Cingria

Cingria.jpgPierre-Alain Tâche, "Vues sur Cingria", coll. Le Banquet, Editions de l’Aire, Lausanne, 2021, 80 p.
 
Pierre-Alain Tâche est né en 1940 à Lausanne, où il vit. Juriste de formation, il a d’abord pratiqué le barreau, puis a été magistrat judiciaire avant de se consacrer entièrement à l’écriture. Sa bibliographie comporte une trentaine de livres de poésie et de nombreux travaux critiques et un journal.
 
 
Cingria 2.jpgIl réunit ici trois textes sur Charles-Albert Cingria, l'homme et l'oeuvre. Ils mettent en exergue son univers varié et sa pensée protéiforme. Elle échappe à toute catégorie. Dans son premier texte le Lausannois restaure le contexte dans lequel il découvrit un écrivain doublé d’un personnage truculent qui se distinguait dans l'univers des lettres romandes. Le deuxième permet de découvrir certains motifs jubilatoires de l'oeuvre. Quant au troisième, sous forme de récit, il  lève le voile sur les  effets d’un long compagnonnage littéraire.
 
Cinbria 3.jpgCingria se dessine ici comme un personnage d’exception capable de dire l’essentiel du métier de vivre. Il sut aimer les choses passagères, les porter au bout des doigts et les restituer en consentant pour le faire d'effacer son propre visage. Le tout pour produire des pensées fluides et mouvantes, drôles parfois et parfois insaisissables. Des pensées inachevées et infinies que Tâche élève au jour.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

25/08/2021

Les présents gnomiques de Marie Bovo

Bovo.jpgMarie Bovo, "La saison des pluies", Galerie Laurence Bernard, Genève, du 2 septembre au 30 octobre 2021.
 
"La saison des pluies" donne à voir la tombée de la nuit à Marseille, à Alger, au Ghana. Les couleurs et l'atmosphère en grand format sont captées à la chambre en argentique et en lumière réelle même lorsque celle-ci est parcimonieuse. Elles créent par exemple de fascinantes visions des murs de la cour d'un immeuble marseillais du quai de la Joliette saisi en contre-plongée parfaite.  Des fils à linge dessinent des lignes à travers l'espace, reliant les quatre murs. Les vêtements vus à la verticale paraissent presque abstraits. Existe ainsi tout un réseau de relations qui symbolises le lien entre les habitants absents mais dont de nombreux indices annoncent qu'ils ne sont jamais loin.
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Les longs temps de pose que l'artiste s'impose créent une atmosphère étrange, comme si le temps s'arrêtait. Et celle qui est née à Alicante et vit à Marseille multiplie des moments de prise entre chien et loup car la lumière y est particulière et magique - que ce soit à Marseille ou à Alger au moment où les lumières commencent à s'allumer sur les façades en vis-à-vis. Des taches de lumière signalent une vie que rideaux et persiennes avaient jusque-là cachée. Les vues sont présentées deux fois, avec de subtiles variations des couleurs.
 
Bovo 3.jpgCe qui intéresse l'artiste reste néanmoins  le quotidien, l'intime de groupes humains en un patchwork de couleurs chaudes. Et dans un village du Ghana, Marie Bovo s'est intéressée aux cours situées devant les maisons, lieu essentiel de la vie quotidienne. Un mortier en bois, une bassine en aluminium, un bidon en plastique, du linge accroché, un brasero évoquent la vie humaine. De telles prises créent des décors étranges dans des lieux qui parfois vont être détruits. Avant la nuit le monde palpite là où les portraits restent aporiques.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

24/08/2021

Le Café des Illusions - Hommage à Robert Pinget

Pinget.jpegTout s'invente au fur et à mesure du déroulement de l'écriture. Rien d'autres pour tout dire. A force se déclenche son mécanisme. Que pète le joint du subconscient. Disons cela. Même si à peine, à peine. Sans développer pour autant. Penser à biffer. A réduire. Tout développement. En primitif apocryphe. Mais moderne. Même si ce mot ne veut plus rien dire. Voix calme. La nuit. Qui apaise les angoisses et permet d'écrire. Une fiction de récit. C'est ça. Constatons. Avant de répondre. Du peu qui reste. Objets, lieux, voix. Ne pas les nommer. Ce serait se méprendre. S'en corriger. Et reprendre. Vieux trucs du comment. C'est donc ça. L'affable fable. L'étrange mouvement qui va vers l'origine. Où l'on voyait mal. Dans cette mansarde sans livres mais un amour inné - branlable. Et d'autres fables aux gravures de Daumier. Ou Doré. Qui pourrait le dire - il y a si longtemps. Plus tard s'approcher du puits pour  écouter le bruit venant du fond quand on jette une pierre. Pinget 2.pngC'est ça. Tout redire. Donc si peu. S'enlisant. Bâillant aux pierres et corneilles. Jusqu'à épuisement. En parfait irresponsable. C'est si bon de se laisser aller quelques saisons. En déchiffrant une vie fictive. Comme tous les résidents successifs de la terre. Sans préciser lesquels. Les surnommés  maîtres, présidents et victimes - ce qui peut prêter à des méprises et viser à faire s'effondrer tout récit.   L'enténébrer toujours plus autour du secret indicible et l'oeil mort depuis des décennies. Rien ne presse. Que ceux qui viennent imaginent  des souvenirs. Qu'ils ne les claironnent pas. Le vrai, le leurre, le beurre, la laitière, bref la confusion herméneutique en guise de confession - çà l'effet fiction. Jeu de masque donc. Car qui parle selon les versions sinon un songe ?  Saurais-je enfin ce que nous écrivons même en croyant dire quelque chose ?  Une excursion dans le possible? Mais tout est à reprendre. La tâche est secondaire.  La tache de Pinget fut essentielle.  Recouvrant tout lorsque se trouva l'impersonnel.  C'est vieux comme le monde. Ce qui n'empêche pas au moi de se haïr même s'il ignore de se savoir haïssable. Ah la splendeur du on. Sa voix. Son non. De qui parle. Dans un carnet de notes ou  au faîte d'un orme sweet orme.  Mécrire  et  faire passer le je par la trappe. N'est que tierce personne. Ou son quart. Fut là diront certains. Habita le récit estimeront d'autres conques errants. Comme un cochon hors sa boîte.  Sans s'accomplir. Mais se négligeant un chouia d'ici et de mains tenantes. Narrer son évention. Il y a tant d'histoires au Café des Illusions. Tant d'innocents en promenade et tant de manuscrits pleins de ratures en circulation. Des rues. Des collines grises, des centaines d'histoires, qui ne rendent pas meilleur quand on les a comprises.
 
Jean-Paul Gavard-Perret