gruyeresuisse

28/08/2021

Hubert Scheibl : vertiges optiques

Scheibl.jpgHubert Scheibl, "Vienna Accumulation", Galerie Mezzanin, Genève, du 3 septembre au 30 octobre 2021.

Hubert Scheibl a pris comme règle de considérer tous ses principes, tous ses repères, tous ses acquis et ses habitudes, sinon comme des hérésies, du moins comme des éléments dont la valeur pouvait être relativisée dans toutes les directions selon un objectif qui pouvait être choisi par l’arbitraire le plus vain, comme par la plus logique des tactiques.
 
Scg.jpgC'est pourquoi quittant les "masques" de ses oeuvres anciennes il crée chaque fois la connexion énergétique pour explorer toujours plus loin l'inconnu là où le réalisme se brise au profit d'un ouragan de formes et de couleurs créatrices de ruptures et d'effacements.
 
Sc 2.jpgTout cela n'est jamais selon un bon vouloir  capricieux mais pour trouver des jonctions  les plus rudimentaires. L'immobilité y est toujours contrariée selon une conception mentale propre à cultiver des écarts qui semblent pratiquement d'une oeuvre à l'autre "téléporter" le.a regardeur.euse  de séquences en séquences aussi esthétiques qu'existentielles.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

 

27/08/2021

Mémoire et dystopie : Jacqueline Merville

Merville 2.jpgComplexe et dense ce grand (quoique court) roman est grevé de terribles événements tels que la terreur de la Shoah ou encore du tsunami que l'auteure avait relaté déja dans "The Black Sunday (des femmes-Antoinette Fouque, 2005). Mais il y plus car le livre nous ramène au présent.
 
 
Merville.jpgSans apparaître stricto-sensu  la pandémie du Covid-19 rampe  au moment où la rêveuse et "survivante" finit par se réveiller. Son songe reste d'une actualité percutante au moment où bien des questions demeurent : "J’ignore ce qu’est devenu le monde dont je me souviens." Mais d'ajouter aussitôt : "De ma mémoire je me méfie aussi. Est-ce bien la mienne ?". Pour le savoir - écrit-elle - "Il faudrait que je puisse parler avec celles et ceux qui n’ont pas eu la tête lessivée. Alors je saurais que le monde dont je me souviens est réellement le monde".
 
Merville 3.jpgDes questions demeurent et occupent la narratrice à chaque pas et courent sur le clavier.  Le roman ne cesse d'interroger d'autant que l'artiste se plaît à brouiller les pistes. Non par perversité mais pour renvoyer le monde à sa confusion et son chaos là où l'auteure pousse plus loin la sidération, le courage des femmes et en ouvrant la porte en dernière page à une sorte de sortie peut-être commisérative.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

Jacqueline Merville, "Le Courage des rêveuses", Editions des femmes - Antoinette Fouque, Paris, 2021, 96 p., 10 E.. Parution le 14 octobre 2021.

Christof Nüssli : l'avenir n'est pas dans les oeufs.

Nuss 3.jpgChristof Nüssli, "googly eyes", cpress, Zurich, 2021, 68 p., 14 CHF.
 
« Googly eyes » est un inventaire d’œufs au plat sur les devantures des magasins Deli à Brooklyn. Rappelons qu'une seule photo d’un œuf est l’image la plus aimée sur Instagram à ce jour.  En rephotographiant ces reproductions alimentaires et en découpant leurs textes de présentation, le zurichois Nüssli explore un quartier en évolution rapide tout en essayant de comprendre la politique américaine actuelle et la culture de consommation. Le tout avec humour. "Ne croyez pas la merde que vous voyez dans ces magasins. Rappelez-vous que ce que vous y voyez et ce que vous y lisez n’est pas ce qui existe vraiment" précise l'artiste.
 
Nuss.jpgCe livre drôle et classieux dans son genre confronte à une sorte d’ironie. Il se moque de notre indulgence passive qui peut sembler abjecte. Car de tels possibilités de brunch sont des supercheries. L'artiste reprend la notion de flâneur pour sa monstration. Celui-ci devient le vecteur pour un examen de la vie urbaine, de son aliénation et l'observateur des folies de notre monde. Nüssli  prouve que ce que nous regardons est le résultat direct d’un certain nombre d’algorithmes. En leur nom "googly eyes" propose un petit-déjeuner moderniste psychédélique dans une concoction bouleversante de clichés, de photos de stock de nourriture, de dîners avec des extraits de texte de John Berger, Hunter S. Thompson, Jack Kerouac et même des Beastie Boys.
 
Nuss 2.jpgL'artiste révèle de la sorte combien commencer la journée avec des œufs est ambiguë : est-ce là retrouver inconsciemment le moment de la Genèse qu’un œuf représente et qui rend parfait le commencement de la journée?  Ou est-ce simplement une manière de savoir quelles préparations des oeufs le client préfère ? Ou encore est-ce l’illusion du choix qui rend un œuf si attrayant ?  Au regardeur de répondre. Face aux yeux globuleux des oeufs, il convient de comprendre comment une image déclenche des stimuli que le marketing impose dans ses mécanismes de vente et de consommation. Bref dans une entreprise prophylactise aux profils actifs Christof Nüssli sort de notre naïveté par ce qui devient pour lui  diverses nuances des détritus visuels. Ils nous engloutissent quotidiennement en nous fascinant de manière illusoire.
 

Jean-Paul Gavard-Perret