gruyeresuisse

15/02/2021

Les démons de Vénus - Ana Tot

Tot.jpgAna Tot fait une fois de plus  preuve de la pertinence et d’impertinence. Poissons et crustacés - à savoir hommes lubriques et femmes présumées légères - peuplent son livre.  Spécialiste des variations linguistiques désopilantes elle sait toujours tomber sur des carapaces et des os de seiches  où il y a quelque chose à ronger.   Par ses glossolalies et glissements de sens elle retourne, étire, tord, triture l'éros. Et fait avec la moindre ablette un biopic de princesse.
 
Tot bon.jpgAmants et amantes à la petite semaine sont capables des flammes de l'enfer en des raies alitées. Nul ne peut s’empêcher soudain de songer à un bouleversement prodigieux des données immédiates de l'amour romantique. Les partenaires tiquent rarement mais cultivent les tactiques propices aux renversements tectoniques. La poétesse ose dire ce qu’on ne saurait voir. Sa réflexion dépoitraille les corps. Ils sont  en lévitation par déviations, trouées, ouvertures et percussions (phoniques mais pas seulement). Les ladies sont aussi "Gaga" que "Di" dans leur déplacement de cuicuisses et le mouvement des mâchoires. Déchiffrage et mastication vont de pair en ce livre qui porte si bien son nom tout en rejoignant le mouvement "Panique" d'Arrabal.
 
Tot 3.jpgIl y a là l’énumération de vitamines, d’oligo-éléments et de sels minéraux orgasmiques afin que les corps deviennent des vaisseaux spatiaux avec missiles incorporés. Du moins pour un temps - mais uniquement pour lui - que chacun espère respectable.  Surgissent bien des succès damnés et de sacrés chantiers sur lesquels chacun n'a qu'une envie : se remettre à l'ouvrage. La langue à l'image des corps y va de toute sa pulsion. La vie devient une fête. Chacun et chacune sont mis en trope. Il suffit d'être géomètre de certaines asymptotes. La flûte enchantée ne connaît pas la clémence. Elle fait flèche des Vénus aux mille hauts qu'il s'agit de défaire dans une agitation de grelots.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

Ana Tot, "Nique", Louis Bottu, Mugnon, février 2021, 198 p., 15 E..

14/02/2021

La conspiration de Boches - Blaise Cendrars

Cendrars.jpgBlaise Cendrars, "J’ai tué", Fata Morganan, Fontfroide le Haut, 2021, 40 p
 
Selon la légende Freddy Sauser devint poète à New York dans la nuit du 6 avril 1912. Il écrit Les Pâques à New-York long poème fulgurant rédigé d’un seul trait où s’exprime la détresse morale du jeune auteur au sein de la cité où  "l’aube a glissé froide comme un suaire / Et a mis tout à nu les gratte-ciels dans les airs".  Néanmoins une autre source peut être évoquée sinon pour l'engagement dans la poésie du moins vers la détresse. Lorsque la guerre de 14 éclate, Cendrars s’engage comme volontaire : il est blessé et perd son bras droit. L’expérience du combat et de la mort va désormais réapparaître constamment dans son œuvre. D'où, et à l'origine, ce pamphlet - écrit de la main gauche. L'auteur évoque l’ignominie de la guerre. Et ce beau livre reproduit en fac simile l’édition originale imprimée en couleurs par François Bernouard en 1918.
 
Cendrars 3.jpgL'auteur - si l'on peut dire - n'y va pas de main morte dans son "enthousiasme" pour braver son semblable - homme ou "singe" : "Œil pour œil, dent pour dent.(...)Sans merci. Je saute sur mon antagoniste. Je lui porte un coup terrible. La tête est presque décollée. J’ai tué le Boche." écrit le poète qui ajoute un peu plus loin :  "J’ai agi. J’ai tué. Comme celui qui veut vivre." L'horreur de la guerre est là. La virulence de Cendrars est là. Non seulement il refuse de jouer avec des "vieilleries" poétiques mais casse le prétendu humanisme qui cautionne les tueries officielles.
 
Cendrars 2.jpgLes dimensions de la vie  et de la mort surgissent dans un langage résolument libre à l’écart de toute forme d’embrigadement même celle du surréalisme qui lui tendait les bras.  Cendrars avait d'autres chats à fouetter que la posture avant-gardiste et bien d’autres territoires à explorer. Il s'agit  et par ce pamphlet non - du moins à cette époque - de s’embarquer vers l’ailleurs pour « tuer les morses » ou sous d’autres climats sans craindre les piqûres de la mouche tsé-tsé, mais de mettre à nu la boucherie organisée. Il montre comment l’économie et la politique prend force de saccage sur l'existence. Ce texte donne une des clés essentielles à une œuvre majeure et à une poétique très particulière.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

12/02/2021

Laps et ellipses : Diana Michener

DIANA.jpgDiana Michener  ne cherche pas à défaire le monde mais à le rassembler en une extase libidinale qui offre toute consolation possible. Quelle soit mystique ou animale qu'importe. Mais l'artiste cherche à  transcender l’inévitable prégnance physique de l’acte sexuel, tendre ou violent, pour atteindre ce qu'elle appelle "le lieu de communion… l’inconnu, le cosmique"., Elle avait d’abord envisagé de représenter des modèles vivants pour ce livre. Mais elle a préféré photographier des images fixes de films pornographiques.

 
diana2.jpgL'hyperréalisme le plus plat du genre s'est transformé par les réinterprétations et révisions de la photographe dans les images en noir et blanc où les formes à peine reconnaissables deviennent néanmoins plus suggestives. Simplifiée et flouté, graphique et impressionniste, le réel est ouvert à une transe et une transformation. Restent des moments de sursis et d'acmé, dans le seul tempo des formes saisies parfois dans une prostration sourde parfois dans leur envol.
 
dIANA3.jpgExistent par la musique du silence de la photographie des cris et chuchotements que l'Imaginaire de la créatrice produit à travers la « disparition » de protagonistes dont il ne reste  que des fragments . Ils ouvrent une zone - dans l'esprit ou plutôt  dans l’émotion - qui ne peut être atteinte que par la photographie. La femme y est centre et absence.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
 
Diana Michener, "Twenty-eight Figure Studies", Steidl, NewYork, 2021, 60 p.  35,00 $ US / 30,00 €