gruyeresuisse

18/05/2018

Italo Calvino : l’éternité et avant

Calvino.jpgLes contes de la trilogie de Calvino exposent leurs héros à la jouissance et la punition. Les ombres planent comme au cimetière où l’eau coule dans un broc gris pour aller fleurir des tombes Avançant moins en narration qu’en sillons et coupures, les personnages de Calvino serpentent en une étrange musique d’existence. L’écriture frissonne, vibre dans le brouillard d’une mémoire pudique et drôle. Des femmes cheveux blanchis à la chaux vive des ans y pèsent le poids de l’âme : il n’est pas moindre puisqu’il supporte le fardeau qui enlace nos propres fantômes.

calvino2.pngEt si pour Calvino il n’existe pas d'autres passages que celui de la mémoire. Même si - chemin faisant – il est possible d’oublier sa mère. Celui à qui elle a donné le jour, la lumière mais aussi la noirceur et qui n’a cessé de se vouloir calife et qui su père-sévérer à la place de celui qui n’a jamais su le faire aura eu le dernier mot à travers ses contes que Rueff revivifie.

 

Calvino 3.jpgChez Calvino le rêve de ne pas parler est mis à mal : il est sauvé par celui de l’écriture. Apaise-t-elle avec le temps ? Rien n’est moins sûr. Mais ses condensations et ses déplacements demeurent essentiels. Pour preuvre l’œuvre perdure même si le sentiment de la perte est fichée dans une pluie d’hiver, d’été, une pluie des quatre saisons. Sous le rinçage du temps Calvino montre combien l’imaginaire permet d’échapper à la disparition qui voulut pourtant toujours l’entraîner en une douloureuse proximité et dont l’écriture devint le barrage provisoire. Mais barrage tout de même sur lequel il est agréable de valser.

Jean-Paul Gavard-Perret

Italo Calvino, trilogie : « Le baron perché », « Le vicomte pourfendu », « Marcovaldo ou Les saisons en ville », nouvelle traduction de l’Italien par Marin Rueff, coll. « Du monde entier », Gallimard, 2018.

16/05/2018

L’œuvre de discrétion de Jean-Michel Esperet

Esperet.jpgJean-Michel Esperet, « Dissidences - aphorismes et diversions », éditions Socialinfo, Lausanne, 2018, 140 p.

Lire la prose de Jean-Michel Esperet est toujours un plaisir rare. Nous l’avions déjà « testé » avec « L’être et le Néon » où Vince Taylor renvoyait Sartre à ses études. L’auteur ne se veut en rien un Cioran. C’est pourquoi il a soin d’accoler au terme d’aphorisme celui de diversion. Pour autant sa sagesse n’est jamais secondaire. L’air de rien, ses incidences dissidentes portent loin : «Songer à se suicider, c’est faire abstraction de soi. Passer à l’acte requiert davantage de temps : il faut en plus faire abstraction de ses proches ». Preuve que les péroraisons définitives de Cioran semblent soudain faciles et hâtives, voire quelque peu courtes.

Esperet 2.jpgLe Genevois est donc d’une fréquentation « dépotante ». Plutôt que l’effet, il cherche des vérités aussi pratiques que profondes et qui sans doute chiffonneront (euphémisme) plus d’un. Leur lecture demeure néanmoins un délice. Mais pas seulement. L’étonnement est toujours au rendez-vous et à chacun d’en prendre des leçons de conduite ou d’inconduite. A la fois en tant qu’individu ou comme représentant d’une « tribu » politique, religieuse ou sociale.

Fidèle à la laïcité l’auteur n’a qu’un souhait « Que Dieu, Allah et Yahvé puissent s’entretuer » ce qui serait un idéal - sauf bien sûr à le remplacer par un Dieu vivant. Ce que la faiblesse humaine ne s’est jamais privée. L’auteur ne se fait guère d’illusion : « Chose promise, chose crue » telle est la loi du genre humain. L’auteur traite ce dernier avec la plus grande considération : à savoir la dérision. A ce titre, et sans se tromper, les gens qui l’écoutent le trouveront intelligent et d’excellente compagnie. Nous en faisons volontiers partie.

Jean-Paul Gavard-Perret

Mathias Steinkraus dans l’abri des nocturnes

Steinkraus bon.jpgS’interrogeant sur l’espace urbain pour en déchiffrer les conditions et les structures Mathias Steinkraus est resté 6 ans dans un appartement de la « Kottbusser Tor » près d’un grand carrefour de Berlin et son légendaire et « infâme » pub ouvert 24 heures sur 24 le « Rote Rose » nommé aussi « red rose ».

Steinkraus 2.jpgIl a photographié les clients du bar et les résidents du « New Kreuzberg Center », ensemble de 367 appartements sur 12 étages épicentre de ce quartier de Berlin. Le photographe en symbiose avec ces espaces montre comment ils deviennent le modèle de lieux identiques dans toutes les cités occidentales. En ces espaces les perdants plus ou moins magnifiques se retrouvent même s’ils sont de moins en moins acceptés par la société libérale qui tente d’annexer ces quartiers.

Steinkraus 3.jpgL’artiste saisit habitants et lieux en des portraits, des atmosphères et des paysages pour donner de la ville une image particulière et spécialement de nuit. Ces images numériques et analogiques deviennent la première monographie de l’artiste. Fond et forme sont astucieusement agencés là où des êtres dorment dans des vêtements de fourrure, vident des bouteilles et sont les représentants d’un melting-pot derrière des façades de l’architecture « post war ». Cette faune humaine est de plus en plus cachée ou rejetée au nom de la « gentrification » d’un espace qui induit le déplacement de populations non désirées. Elles vivent comme en parallèle du développement urbain. Le « Rote Rose » reste encore leur abri de fortune que le photographe contribue à sortir de l’ombre.

Jean-Paul Gavard-Perret

Mathias Steinkraus, « Rote Rose », Hatje Cantz, Berlin, 2018, 35 E..