gruyeresuisse

23/09/2015

Portrait de la sémiologue en détective radicale

 

Radi.jpgFabienne Radi, « Oh là Mon Dieu », coll. SushLarry, 92 pages,  Editions art&fiction éditions, Lausanne, 2015

 

 A tous ceux qui ne connaissent pas encore  les chroniques au Mamco de Fabienne Radi - qu’ils soient fétichistes de De Palma ou d’un autre - il est demandé de lire « Oh là Mon Dieu ». Ces vaticinations faussement farcesques s’apparentent à ce que l'auteure dit de l’œuvre du réalisateur américain : elles tiennent « de la choucroute télescopée avec un banana split ». C’est roboratif voire étouffe-chrétiens diront certains et pourtant le texte se lit sans faim. On rit tout en devenant (du moins c’est l’impression que l’auteure nous laisse caresser) plus intelligent. Celle qui ne sait pas si ses trajets Genève-Vevey vont durer encore longtemps (mais après tout elle a peut-être changé de vie…) reste à la sémiologie ce que Duchamp fut à l’art. Ses conférences-performances comme ses textes n’ont rien de compassé (euphémisme). Elle guide le lecteur avec une lampe de poche dans un mixage et une miction de signes venus du cinéma, de l’art et de la littérature.

Radi 2.jpgVoyageuse avec bagages elles les ouvrent devant nous. Elle y  rassemble - entre autres ici - une constellation de gens liés de près ou de loin à l’idée du crime comme œuvre d’art :  de Quincey,  Poe, Jack l’Eventreur, Wilde,  Ellroy,  Duchamp, De Palma. Mais ce n’est pas tout. D’autres spéculations nous mènent par exemple sur le voilier  d’Errol Flynn. C’est fendant : mais ça ne sent jamais la vinasse. Dans la cascade de références l’enivrement est de mise. Tout s’éprouve moins au niveau de l’estomac que du lobe frontal et de l’épithalame. Contrairement à des tas d’opus sémiotiques qui ressemblent à des « lits de poireaux tout secs qui auraient trop cuit », Fabienne Radi nous secoue, nous réveille. Finies les longues siestes intellectuelles il faut s’accrocher au basque de la papesse lémanique dont un de ses fans de Cornavin m’a dit  « je ne vois qu’elle ». On le comprend. A priori toutes ces chroniques partent  selon leur créatrice d’une  « idée un peu idiote mais pas dénuée de sérendipité ». Et sous couvert de circonvolution elle fait sobre et ne racole pas c’est pourquoi la « texte-urologue » performative se remarque tant par son physique que par sa métaphysique littéraire.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

22/09/2015

Le tout à l’égo - André André

 

André 2.jpgAndré André, "Concours de bien-être", Ripopée, Nyon, 2015

 

 

 

D’André André on ne connaît rien ou presque. Si ce n’est les nombreux livres que Ripopée publie. Sauf erreur la maison fait de l’iconoclaste et de son tout à l’égout de l’égo une exclusivité. Fils spirituel de Ben il envisage froidement tous les slogans qui pourraient transformer l’art et la littérature en autre chose que du beurre noir sur page blanche (ou comme chez son maître du saindoux blanc sur support noir). Graphiste performeur, le dessin de A.A. est moins fort lorsqu’il se veut plus Wolinski que Ben. Le spécialiste des « concours de bien être » reste avant poète anti-théoricien et anti rhétoricien. Il existe chez lui du dadaïsme. Il devient ainsi grand « Arpiste » romand qui accompagne le monde - et pas forcément à sa perte.

 

 

André.jpgDéplaçant le champ de l’art (il se refuse même à être peintre en lettres) loin de celui de l’éthique A.A. rappelle que toute morale vit au dépend de celui qui l’écoute. Il préfère calligraphier  tout haut ce que les artistes et les écrivains n’osent même pas penser tout bas.Il pourrait donc faire siens les mots de Ben pour parler de ses livres : « ces petites choses rigolotes finiront par faire une meule de foin qui roulera, grossira et prendra de la force ». On le souhaite même si jusque là son  humour est souvent mal compris mais A.A.  s’en moque. Car il garde bien des choses à dire, à montrer  et grâce à Ripopée ne s’en prive pas. Ses livres parlent pour lui-même en échappant à la pseudo culture qui sert à gonfler des baudruches.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

21/09/2015

Julia Fullerton-Batten : la fragilité des corps

 

 

Julia Fullerton-Batten.jpgJulia Fullerton-Batten s’est fait connaître par sa série Teenage Stories (2005-2006). Originaire d’Allemagne puis installée à Londres elle a exploré dans cette série les transitions complexes, émotionnelles, physiques et sociales vécues par des adolescentes à travers des scènes domestiques de banlieue. Les sujets semblaient errer dans un monde fait de réalité et de fantasmes. Ses séries suivantes, « School Play » (2007), « In Between » (2008-2009) et « Awkward » (2011)  continuent ce travail tout en glissant progressivement vers la saisie de jeunes adultes puis de femmes. En 2012, « Mothers and Daughters » explorait la dynamique extrême de relation maternelle où le rapport mère-fille prend une autre valeur. Il devient ici intimiste comme si l’artiste voulait détruire bien des idées reçues héritées de la psychanalyse et souvent reprises mécaniquement.

Julia_Fullerton-Batten.jpgPour la série « Unadorned » la photographe a sélectionné des sujets aux rondeurs « inacceptables »  pour les médias contemporains et la société qui considèrent le « gros » comme indésirable. Elle a placé chaque sujet dans un environnement de nature morte tiré d’une période historique de la peinture où le fait d’avoir des formes était considéré comme authentique et désirable. Ses sujets semblent à l’aise, sans honte ou inhibition. Avec « A Testament to Love » (2013) et In Service (2014) l’artiste s’oriente vers des sortes de narrations « hollywoodiennes » qui rappellent l’univers  d’Edward Hopper. L’artiste « raconte »  la difficulté de vivre lorsque l’amour va mal. Cette  quête conduit à la solitude, à la colère, à la résignation. La  femme se retrouve prostrée face à sa détresse et le vide au sein d’une exploration de la psyché toute en tension. L’œuvre se décline en de subtiles compositions teintées d’une ironie diaphane (par l’effet du décalage des mises en scènes) et troublante dans lequel un paradoxe demeure.  La fragilité jaillit de corps en ordre de marche ou figés.

 

Jean-Paul Gavard-Perret.