gruyeresuisse gruyere

30/08/2022

F.M.R. 

Al Varlez 3.jpgEnfonçons le clou. Tapons dessus comme des sourds. Ramassons les mots qui nous sidèrent. Echappons à la réalité - même juste pour un petit moment et pour le plaisir, tenant debout parmi les décombres d'une façon de vestibule d'où peut s'élancer l'âme vétuste sous l'écorce d'un corps usé. Elle ne peut se narguer que de frêles pensées même si elles parurent croître au long du chemin en se frottant aux écailles des êtres. Combien aurons-nous croqué de fruits fendus ou défendus pour en arriver là où nous sommes parvenus ? Le compte est obscène et appelle soit au leurre, soit au meurtre. Nous sommes restés fichés en skate-boarders sur nos nuages de plomb confinés entre les lèvres du langage. Nous l'avons maçonné à notre bel usage. Notre génération aura bénéficié en nos contrées d'une abondance plus ou moins générale qui se met sérieusement à se fissurer. Nous n'avons rien tenté pour anticiper et faire le moindre barrage. Nous sommes restés les profiteurs muets chapardeurs de châtaignes et de champignons du monde et aucune corne de brume nous a dissuadé d'abandonner cette douteuse liberté. Un soleil nous a recouvert de peau pour pouvoir nous chauffer sans nous brûler. Al Varlez.jpgMais  la terre dans sa colère s'est retournée et nous sentons ce qu'a créé notre indifférence généralisée. Le soleil éclaire le ciel mais il éteint désormais le fini qui nous échoue. On ne sait plus trop comment circulent les mots dans la forêt en cendre de la langue et la montée des eaux qui la noie. C'est comme un murmure entremêlé de vieux fûts qui en bringuebalant dialoguent encore avec le plein et avec le vide. Pour combien de temps  encore dans la sciure de nos présences à même la terre qui nous fut donnée. Alors tapons encore, tapons, Cueillons les "motléculaires" complices de notre vanité jusque dans notre sainte concision, 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Collages de Al Varlez

29/08/2022

Stefan Hertmans : Faire parler le silence

Hertmans.jpgHertmans s'intéresse ici aux poètes du silence. Et rassure à leur sujet : "Il n’y a pas à s’apitoyer sur les poètes qui sont confrontés à l’indicible : ils sont plongés en permanence dans leur travail." même si de Celan à Beckett et bien d'autres ceux qui fraient avec l'innommable vont au bout d'eux-mêmes en cette recherche de l'antériorité des mots et jusqu'au cri qui les précède.

 
Her2.jpgUn tel indicible ne peut pas facilement se dire : l'auteur sait bien que ce chant du départ est bien plus hermétique que ce qui s'émettrait à l'origine au nom d'une source plus ou moins céleste. C'est dans la profondeur de la chair que tout se joue pour lui - entre autres celle de qui se retrouve  inapte à la vie. Certes d'un créateur à un autre, le sujet n'est pas le même - que l'on pense par exemple à Rimbaud et Blanchot. 
 
Le  poète et essayiste belge estime cette quête plus intellectuelle dans la littérature française que dans l'allemande. Il y a en cette dernière  selon lui quelque chose de plus tragique. Voire... Certes cela repose comme chez  Sarah Kofman ou Celan sur quelque chose d'irrépressible qui pousse au suicide. Et se retrouvent de telles traces chez Trakl ou Walser, Mais chez bien des auteurs francophones béent des profondeurs cachées là où l'être est toujours retourné,  prisonnier de sa vie à l'envers qui - à force - finit par grincer.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Stefan Hertmans, "Poétique du silence", trad. du néerlandais (Belgique) d’Isabelle Rosselin, coll. Arcades, Gallimard, 2022, 13,50 €..

28/08/2022

M.R.G. 

Sa 6.jpg"Pouvait-il s’exiler aussi loin de la Loire ! / Sans doute faut-il la mer pour qu’un sujet  démarre " (Jacques Darras)
 
Grand bleu il y a plus de cinquante ans. Ajoutez-en plus de vingt au compteur. Hivernal, estival, automnal - printanier ? là être toujours prêt à nier. Sous le ciel, l'église - somptueuse sauterelle rouge brique brillant au soleil, ses pattes gothiques écartées, prête à sauter. Et n'étant pas la seule. Derrière la mosaïque des buis de la cour aux pavés grossiers (plus que moi c'est tout dire). Mais seul avec les étoiles et mon instrument des amours, leurs assauts ou mes doutes même après deux doigts de Vermouth. Juste à ce moment le flot goudronneux de corbeaux déversé le soir par-dessus la rambarde de l'épaisse muraille. Nous n'aurions pas entendu leur chant, mais ils auraient bien été là, tandis que dans la lagune l'eau salée se serait mêlé à l'eau douce pour avancer à toute allure afin d'assurer d'autres façons de vivre que la contradiction.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Photo de Véronique Sablery