gruyeresuisse

31/01/2022

Post-Scriptum

Longree.jpgNe sont ici que figures de hasard, manières de traces, faux fuyants, reflets douteux, signes menteurs, fraudes, mémoire obscurcie, rumeurs mais dans la vérité d'une fable à ciel ouvert. Fiérote, elle ne redoute pas ce qui clame des profondeurs même lorsque l’esprit doucement s’endort. Notes jetées au vent disent sinon des gourmandises du moins l’essentiel - en taciturnes runes - des éclats épars de vie. Tout cela est étrange. Bizarre même aurait dit l'autre, le sans nom. Autobiographe pourtant à sa façon. Mais de qui ? Si bien que toute une vie dans la sous langue efface les traces plus qu'elle ne les montre. Pourquoi d'ailleurs interpeller qui ne peut s'entendre ou n’a plus de voix pour répondre dans l'énorme silence ? Sans doute aurait-il fallu garder en soi un fond de gaieté pour ne rien voir du monde. Mais c’est encore rêver tout haut, occulter l’innommable qui bondit dans l'ombre pour y trouver appui. A chacun sa marge de paroles, son bord de l’effacement. Mais retenir le chant profonde la voix d’enfant. En retenue et embusqué au fond sa blouse grise et qui aurait voulu devenir chanteur ou musicien mais qui resta empêché d'une pudeur extrême. Si bien que lorsqu'il écrit maintenant ce n’est même pas d'une voix personnelle. Il brode un tapis d’illusions mais pour que cette voix première et discrète jamais ne se taise (éclat de son rire, le sel de ses larmes compris). Manière de se donner à boire à soi-même  plus que de méditer sur les ultimes fins. Longree 2.jpgD'autant qu'à chaque jour sa peine. Et vieillir n'arrange rien. Plus besoin de reniement de Saint Pierre. Pourtant il faut se secouer. Que des mots tombent avant la nuit perpétuelle et le fossoyeur de la cause commune.  Solitaire et grave, le corps obscurci de mémoires enfouies, celui-ci respire à ciel ouvert mais redoute les profondeurs qu'il ne cesse de creuser de sa pelle.
Tout cela n’est donc qu’une fantasmagorie pense-t-il. Il faudrait mieux tout brûler et opter pour l'incinérateur. D'ailleurs l'époque s'en charge de plus en plus et efface les  traces en un ultime clarté dans le gris d'un matin, tandis - du moins au funérarium de Chambéry - qu'un tableau animé montre un arbre qui peu à peu  perd  l’essaim de ses feuilles en un triomphal déclin étouffé par la hauteur des murs à la rigueur monastique et façonnée parfois de vocables en latin. Le tout dans l’exultation des liturgies pour célébrer la formidable absence d'une âme envolée d'entre les cendres.  Peut-être avec un trouble plaisir que personne néanmoins ne pourra confirmer. Surtout à celles et ceux dont le cœur reste lourd de mélancolie, d'un éclat de douleur voire d’une écharde du repentir. Chacun pourtant reprend son pas aux rumeurs d'une cloche à la robe évasée pour  entendre encore fermenter le mort au sourire timide et aux doigts joints sur le cœur muré dans l'éternelle absence. Des sornettes n'en sortiront plus. D'obstinés les mots rentrent en abstinence. Leur faim justifie cette fin. En d'autre terme : Ite.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Photomontages de Fréderique Longrée (Atakama Tattoo Bruxelles)

30/01/2022

Myriam Cahn, le corps et ses apparitions

Cahn.jpgFormée à la Gewerbeschule de Bâle (où elle travaille aujourd’hui), Miriam Cahn s’est imposée comme une des figures féminines les plus intéressantes de l’art contemporain suisse. Son travail est fondé sur l’image du corps, son surgissement, sa disparition. Le diaphane et le spectral caractérisent l’essentiel de ses peintures à l’huile, œuvres sur papier à la craie, au fusain, au pastel et à l’aquarelle, ainsi que des films, dessins et photographies.
 
Cahn 2.jpgCe livre élucide les explorations de l’artiste qui abordent de manière critique des thèmes tels que les droits des femmes, l’identité, la sexualité et la guerre. S’appuyant sur des expériences passées et présentes, certaines œuvres remettent en question les rôles de genre et les définitions socialement construites. D’autres explorent le corps humain et la dynamique de l’intimité, la relation entre le sexe, la violence et le pouvoir.
 
Cahn 3.jpgDe telles œuvres forment une déclaration unique et cohérente et une référence à l’art de la performance des années 1960 et 1970 centrée sur le propre corps de l’artiste:  d'où le titre "Me is happening". Se créent le surgissement frontal du visible dans le paysage,  le mystère de l’apparition d’un corps nu quasi enfantin, mais dont la nature bestiale. Toutes ces apparitions – noyées dans un halo coloré, elles semblent à peine se détacher de la surface lisse de la toile – relèvent d’une réflexion sur la mémoire et le temps, et d’une conscience aigüe d’un désastre, liée à l’engagement politique et féministe de l’artiste.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Miriam Cahn, "Me as happening", Hatje Cantz, 2022, 240 p..

L'effeuillée rose

Isola Mentale.jpgAu commencement et à la fin, existe la blancheur. Celle de l'absence, du silence, de l'inexistence.  Mais entre les deux le rose est mis. Celui de l'aurore et Terpsichore aux doigts de rose pour quand elle sera grande, voire Madeleine du sang des Transfigurations qui pour offrir un peu de beauté, éteignit sa lampe afin qu'il n'y eût que la blancheur toute rose du matin, à travers la fenêtre, pour éclairer la scène et le rite. Bref avec le rose la vie commence ou au moins sa promesse. Sous la peau, le sang circule. Il signale l'avancée de la sensualité, de la sexualité. Mais dans le lointain. La teinte est pleine de charme et d'incertitude, entre l'innocence et l'expérience. Elle s'oppose au rouge de la blessure, de la violence, de l'arrachement et apporte calme et tendresse face aux convulsions. Elle symbolise aussi depuis Ronsard et Keats l'éternité éphémère de la  beauté de la femme qui se souvient d'avoir été corolle avant d'être qui elle devient. S'apercevant qu'elle est nue, son plaisir empourpre son visage. Chacun y cultive sa nostalgie des floraisons et une charge d'émotions archaïques, infantiles en une inépuisable songerie. En rose archétypale de sa nudité la femme rayonne de tous les accomplissements. Elle désigne le sexe, le cœur et l'esprit de la triade platonicienne mais s'inscrit physiquement dans l'épaisseur de la vie. Ce qui ne l'empêche pas une transcendance de l'amour du désir de tuer ceux qu'elle aime en une vengeance justifiée et pour les protéger tout en enfantant afin de se distraire - comme d'autres écrivent des livres - et dans le but de connaître la vérité. Elle peut représenter une créature démoniaque qui rappelle l'exhibitions de monstres dans les fêtes foraines de naguère. S'y cristallise ce qui se voit dans les pensées et rapproche des sentiments de culpabilité - rançon du péché pour tout bon petit chrétien. La femme est l'agissante, prête à franchir les tabous.  Elle devient fantasme, obsessions, réservoir magique des pulsions affectives là où se rejoint une région très obscure de l'imaginaire. Qu'elle revête une apparence de réalité historique, légendaire ou mythique n'y change rien :  elle renvoie toujours à l'archétype féminin :  vierge,  prostituée,  sainte, martyre le tout ficelé en roti dans la figure transcendante de la Mère.  Parce qu'elle est un éternel passé, elle constitue un éternel présent, parfaitement clos. Elle est donnée comme l'englobante inaccessible, incarnation du spirituel dans le corporel.  Même vhez  les saintes souffrantes et délirantes (Sainte Angèle de Foligno par exemple) dans leur ordre de la spirtualié elles restent très charnelles et érotiquesjusqu'à confondre l'avilissement à la perfection. Ce sont de magnifiques amantes à la confluence de la mystique et de l'érotisme. Quand l'une reste ogresse - par une opération de succion plutôt que de dévoration - elle  réabsorbe l'enfant en elle-même,  le réintègre entièrement dans l'épaisseur de sa substance. Elle est moins une énigme qu'un mystère auquel tout mâle est invité à communier dans la nuit, dans le silence et dans la solitude. Sujet d'une célébration religieuse - comme si l'émoi charnel provenait moins de l'exhibition sexuelle que de la réminiscence d'une virginité. Ces facettes de la féminité renvoient à une entité obscure à partir de laquelle rayonnent toutes les voies d'accès au sanctuaire de la maternité. L'énigme associe la tendresse à la perversion, l'effusion amoureuse à la déréliction. L'homme ne peut la rencontrer que pour se perdre lui-même. Il ne peut accéder à  l'amour qu'à la condition de renoncer à son identité. Pécheresse et sainte, ascète et sensuelle,  rose cosmique elle se dresse en miroir à  l'Enigme. Ses rêves, ses fantasmes, ses émotions restent plus importantes que les événements de sa vie dans cet indissociable mélange de sérieux et de dérision attaché au sexe féminin. Fée de l'effet mère, inspiratrice du génie masculin et réductrice de l'homme jusqu'à son anéantissement, il ne suffit pas de se coucher auprès d'elle pour qu'elle accueille.  Reste à savoir d'où elle vient et pourquoi l'homme lorsqu'il  en est comblé elle l'est également. Ces questions restent ouvertes. Avec le rose dedans.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

Photo d'Isola Mentale.