gruyeresuisse

30/12/2021

Ne lâche pas la mienne 

Spengler.jpgTomber amoureux d’une femme, c’est d’abord de sa main.  Qu'importe si elle est courte, malmenée par les rhumatismes ou sublime aux ongles ras. Qu'importe si une histoire d'amour est toujours une piètre histoire de fantômes. Ceux-là possèdent eux-mêmes des mains étranges qui leur servent peut-être moins qu'à d'autres pour mesurer la saisie du monde, acheter des gâteaux ou caresser un petit chiot.
 
Il n’est pas jusqu’aux passions et aux obsessions secrètes d'être sourdement déterminées par la main. Car est aimable, aimant, aimanté  tout ce qui tient au toucher. D'autant qu'avec un peu de temps, de l'index ou du majeur se touchera bien plus qu'un souvenir enfoui et occulté. S'explore et se livre quelque chose à sentir dans l’ombre ce qui ne pourrait se voir et reste indéchiffrable par d'autres sens.
 
Spengler 2.jpgLa main en caressant, déchiffre les "objets" qu'elle frôle pour des épiphanies  surprenantes. Elle invente la mémoire des traces érotiques les plus intimes qui parfois ramènent à soi le nom des femmes aimées. Elles ressurgissent, réactives à l'enchantement qui parfois auraient pu devenir plus puissant.
 
Se retrouve par la main les traits du visage. C’est une curiosité rampante et rare comme une douce marée qui monte sur la grève, avec une inexorable lenteur. Au fur et à mesure de la révélation le désir monte ou revient sans une once de théologie ou mysticisme. Mais il  convertit par une exaltation voluptueuse et mélancolique sous la forme ou l'impression d’une essence intemporelle. Souffle coupé, si l’aphasie prend place, l’angoisse se dissipe lorsque se dilate une expérience substantielle qui exclut  toute négativité. Une perte refoulée peut alors se masser.
 
Au terme de ce mouvement d'approche, de cet indice d'appropriation le sentiment amoureux refait surface. Car la fascination érotique pour les corps féminins habille le désir de ressusciter le passé. Il se met à empiéter.
 
Spengler 3.jpgMais à ce moment là ce n’est jamais une mère, un souvenir qui reviennent.  S’il en était ainsi, une prière, une évocation, une quête, une recherche bien menée, une analyse consciencieuse pourraient nourrir l’illusion de "remettre la main" sur celle qui s'offre et s'abandonne. Mais ne nous méprenons pas : un sujet inconnu du désir tend sa main. Comme si cela n’avait encore jamais eu lieu. Une amnésie précède la mémoire à naître.
 
La collection amoureuse n’est donc pas l'accumulation de conquêtes mais le désir qu'une main nous saisisse dans la passion des premiers frissons. Ils sont à répéter sempiternellement pour que l'être se désenfouisse au plus profond de lui-même des premières empreintes. D'autant que n'est pas Don Juan qui veut. Mais qui renoncerait à une dérive érotique, pour aller d'une main à l'autre afin qu'elles se captivent ?
 
Dès lors les femmes aimées dans le temps circulent encore quand une nouvelle main répond à l’appel d'une autre tout aussi inédite. Mais c’est ainsi que l’amour qui devance l’amour n’est pas un souvenir. C’est un toucher énigmatique. Toujours à reprendre  au moment où le rebours érotique excède les premières amours enfantines et conduit vers une scène bien plus primitive archaïque et nocturne.
 
L’amour se tient dans la main  au fond de l’amour. Il n'y a donc jamais de main morte pas plus que de mortes. Entre fantasme et réalité la main demeure un motif séminal et  une rêverie. Elle recouvre le désir d’un retour amont vers l'impossible moment d'un vertige archaïque.
 
Il y a là une tentation non seulement d’aller à dévers de l’histoire, mais d’aller en deçà de l’historique : dans le préhistorique et  jusqu’aux profondeurs géologiques et aux parois caverneuses. L'intimité s'y outrepasse et au besoin inventorie ses propres mythes et fantasmes. La main incarne et figure  un traité de l’amour comme rémanence plus quantique que les cantiques.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Photographies de Vanda Spengler

29/12/2021

Hans Nossack : littérature de la ruine

Nossack.jpgLorsqu'il écrit "L’Effondrement", en juillet 1943,  l'écrivain pacifiste Hans Erich Nossack décide de passer quelques jours dans la campagne près de Hambourg. Or de fin juillet à début aout va avoir lieu "l’opération Gomorrhe". Elle est le fait des Alliés et a pour but la destruction du port et de la ville allemande : 350’000 habitations seront détruites et près d’un million de civils sans abri.
 
Il devient donc certes à une certaine distance mais le témoin du cataclysme qui s'abat sur sa ville natale et l'apocalypse subi par les fugitifs qui deviennent des exilés tel un bétail à peine humain. "Pour moi, la ville s’est effondrée comme un tout, et pour moi le danger consista, voyant et sachant cela, à être écrasé par la souffrance du sort commun." écrit l'auteur après cette tempête de feu.
 
NOSSACK 2.jpgSa voix interpelle encore saison après saison : les migrants arrachés violemment à leur terre ont changé mais demeure toujours le traumatisme. Et ce que l'on appelle "la littérature des ruines" touche ici à un paroxysme.  Là ou faute d'abri les corps se recroquevillent comme ceux des chiens.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Hans Erich Nossack, "L’Effondrement", traduction Jean-Pierre Boyer, Silke Hass, Héros Limite, Genève, 2021, 80 p., 16 € 22.40 chf..

28/12/2021

Florian Rodari et Christophe Gallaz : Jean Lecoultre le "cruel"

Lecoutre.pngFlorian Rodari et Christophe Gallaz, "Jean Lecoultre - l'oeil à vif", La Dogana, Genève, 2021, 12,00 CHF

De Madrid (qu'il préféra à Paris) où, dans les années cinquante il est étroitement associé à la vie artistique espagnole, comme à Pully où se trouve aujourd'hui son atelier, Jean Lecoultre  suit un itinéraire surprenant. Il est né à la peinture par l'illumination du surréalisme. Son art est à la fois un art de rupture et de recherche d'identité dans un monde qui se dissout. Il ne cherche pas à plaire en caressant le regardeur dans le sens du poil.

Lecoutre 2.pngLe peintre vaudois s'inspire de l'univers urbain, de l'Amérique qu'il connaît par les films. Il marque aussi un goût assumé  pour les matières synthétiques. Du Vaudois ont surtout été retenues les gravures. Mais il est créateur de dessins et peintures. Les essais de Florian Rodari (qui a organisé l'exposition du peintre au Musée Jénisch de Vevey) et Christophe Gallaz permettent d'entrer dans cette oeuvre exigeante et encore mal connue. 

 

Lecoultre 3.jpgDe loin il est souvent difficile de différencier  les lithographies des pièces exécutées à l’aquarelle et au crayon noir, avec des collages. C'est ceux-ci que le regardeur retrouve sur les tableaux. L'artiste combine collage et dessin, avec un goût pour les figures fragmentaires et les évocations de matières allant du marbre au carreau de céramique en passant par le cuir. Tout se télescope dans une ambiance inquiétante. Florian Rodari parle non sans raison "d’une cruauté" mais où la violence est aseptisée si bien que la puissance des émotions premières est maîtrisée. Ce qui leur donne plus de force et paradoxalement d'humanité.
Jean-Paul Gavard-Perret