gruyeresuisse

08/05/2021

Je veux

Je veux.pngMe rendre, Me racheter (pour pas cher), Mêler le blanc au noir, Me reposer sur des transparences d'étendues peintes en glacis, Sortir des enfers de Jérôme Bosch après y avoir exercé la bamboche puis M'asseoir en attendant, attendant n'attendant rien, Me prêter au rythme lent de "Tomorrow Started" de Talk-Talk et de "That Old Evil Called Love" de Billie Holiday, Pouvoir me supporter, Voler comme un oiseau à toute profondeur,  Blesser le sanglots longs de l'automne, Fixer mes propres limites de façon à dire : jusque là c'est moi, Manger un peu de thon de mon âme, Gravir la chute,  Être un enfant de Plotin, Rester muet dans les mots, Sodomiser le néant, Glisser dans sa raie frémissante, Superposer des agenouillements cinétiques à mes cauchemars, Délivrer le corps de son dessin, Devenir aussi intelligent qu'une pierre, Remplir la Justine de Sade d'une chair gonflée de savoir, Prendre mes clics pour un claque, Plonger au ralenti, Quitter  Rodez pour un retour à Paris, Atteindre le dur du rare, Gratter le gland pour en faire naître la conscience, Râper du fromage, Faire vivre en moi la femme et non la mère, écrire la bouche ailleurs et le souffle coupé, Suivre la volupté de l'adorable chiendent de l’instant où jubilent les fantasmes, Préférer la douleur de la nuit à la splendeur du jour, Rester cerné par les points et les virgules, Espérer que les pommes Granny Smith apportent du vert à ma mémoire,  Ne prononcer que des lettres majuscules avec un bruit  de claves, Entendre siffler les trains qui partent vers l’Italie, Être frappé d'insomnie à l’angle des choses, Touiller le jus des framboise en me mordant les lèvres jusqu'à ce que le lourd liquide se mette à gonfler et que, sur le point de brûler, il brille, Y  Ajouter alors une pointe d’eau de vie, Passer d’images vivantes à des images mortes, Regarder des films lents où tout le monde galope, les films rapides où l’on bouge à peine, Aller vers une fin qui ne serait pas  la mort - du moins me le faire croire, Vider le lac du Bourget pour voir les  silures, Répondre « Il n’y a pas de téléphone ici » à un correspondant et raccrocher, Tout savoir et tout ignorer, Manger un Mont Blanc (crème de marron, Chantilly), Relire Beckett et Schopenhauer, Trouver assez belle une certaine lumière, Chercher l'enfer sous le pavé des bonnes intentions, Revivre la Passion avec une belle de cas d'X, Me déguiser en boucher au milieu des couteaux et avec la scie pour les os qui résistent, choisir  le bœuf le plus gras qui dort debout à cause de l’angoisse, Etre assis au ciel à la droite de la Princesse de Clèves Coeur, Puis la pousser dans les marées cages d’un effréné sabir, M'essuyer l'âme d'une calinette, Lever la luette pour filer un sacré bourdon, Traîner dans mon lit pour échapper à l'appel du jour, Eviter tout rendez-vous prometteur, Ne pas habiter trop loin de chez moi, aimer les femmes maigres comme un clou parce qu'elles rendent marteau, Revoir le coucher de soleil sur le Grand Canyon, Me foutre de la gueule du merle moqueur, Me muscler le gras du bide, Porter un costume gris et une cravate à fines rayures qui se fondent dans la douceur du tissu et parfois comme les vitriers des costumes à carreaux, aller au bord de l'eau en ignorant un grossier ourlet de fucus vésiculeux et de chlorophycées proliférantes, être sûr que la promise des contes est vierge au soir des noces et qu'elle monte dans le lit pour que son époux prenne sa fleur, Refouler le refoulement, Devenir menteur à force d’être sincère et donc choisir de parler une langue mutique, Creuser les quarts, Donner des baisers aux  lépreuses, Aimer la peinture parce que c'est plat, Comprendre combien il est périculeux de se porter sur la penchière, Donner de l’entrain malgré mes appâts rances, Filer à l’italienne avec une anglaise, Voir, Croire voir, Sentir, Changer l'eau de mes poissons pour qu'ils croient que Dieu existe, Être toujours aussi con sur les bords qu'au milieu, Pouvoir soulever une robe noire, Être en soie, Toucher enfin à l’essentiel, se rattacher au temps que l'éternité nie. Qu’importe désormais les en vie et le jeu des pistons, Qu'on m’en demande pas plus, Racler encore tes petits tas de mots pour m’en couvrir lorsque j’ai froid, Ne pas chercher à achever, Oublier Palerme, Renaître un dimanche de Pâques et pas un Vendredi Saint, Braire pour faire bonne mesure, Souffler sans jouer, Vivre comme le reste d’une peuplade perdue dans le temps,  Me séparer du monde  pour atteindre ce « temps pur » dont parlait Proust, Me mettre hors de moi (vers l'aine et reins beaux), Faire le tour de mon oreille, Tomber comme tombe le ciel, Brouiller les dernières cartes, Disperser tout, Que les mots perdent leur adresse, Admirer Dieu dans une glace, Réaliser l'ascèse d'une vieille idée à défaut de procurer l'extase à une  femme de mon âge, Dresser le totem une dernière fois, Casser le silence d'un cri ultime et finalement assez.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

15:55 Publié dans Humour | Lien permanent | Commentaires (0)

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