gruyeresuisse

31/10/2020

Sans perdre son latin - de Homère à Quignard

Latin.jpgPhilippe Heuzé - avec la collaboration d'Andre Daviault, Sylvain Durand, Yves Hersant, René Martin et Etienne Wolf -  offre une compilation au titre trompeur. La lectrice ou le lecteur s'attend sans doute à une anthologie des grands auteurs latins stricto sensu. Certes ce(tte) dernier(e) ne sera pas déçu car ils sont présents : se retrouvent dans des traductions nouvelles Plaute, Térence, Cicéron, Lucrèce, Catulle, Virgile, Horace, Tibulle, Properce, Ovide, Sénèque, Lucain, Pétrone, Martial, Stace, Juvénal, Priapées anonymes et choix d’épitaphes.

Mais les auteurs de l'édition ne se sont pas contentés de ce "peu" qui pourrait être à lui seul un tout. Leur objet et objectif dépassent les temps de la Rome antique. Le latin lui survécut. Et la chute de la cité ne fut pour lui qu'une anecdote.Pendant plus d'un millénaire la langue de la philosophie, de la religion, des sciences, de la poésie reste le latin - qu'on nomme parfois "bas" mais qui ne l'était pas toujours. Tant s'en faut. Si bien que ce livre ramène à nous pour les célèbrer non seulement les auteurs cités mais bien d'autres. Les poètes païens des IIIe et IVe siècles, dont Ausone et Claudien ; les poètes chrétiens de l’Antiquité et du Moyen Âge - de Lactance à  Thomas d’Aquin - sont présents. S'y ajoutent des poèmes satiriques, moraux ou religieux, des Carmina burana, la poésie érotique du Chansonnier de Ripoll, les poètes de l’humanisme et de la Renaissance, notamment Pétrarque, Boccace, Politien, Érasme, l’Arioste, Giordano Bruno, Joachim Du Bellay et bien d'autres. On regrette simplement l'impasse sur un des maîtres de la Pléiade (entendons l'école) Pontus de Tyard. Mais à l'impossible aucune anthologie n'est tenue...

Pontus_de_Thyard.jpgCertes à mesure que temps passe, la langue latine n'évolue plus ou peu. Le Moyen Âge invente de nouveaux systèmes rythmiques, la rime apparaît mais la métrique classique ne disparaît pas. Cependant et même en s'étiolant peu à peu le latin et son usage ne sont pas considérés - du moins chez les lettrés - comme d'abolis bibelots sonores et scripturaux. Un tel ouvrage reste une archéologie précieuse et des plus passionnante qui soit car elle nous ramène aux temps les plus récents. Avec Rimaud composant "Ver erat..." . Mais il n'est pas le seul à prendre cette langue - plus creuset que tierce - pour nourrir la maternelle. Baudelaire, Giovanni Pascoli lui tiennent compagnie. Et ce jusqu'à  Pascal Quignard qui n'a cesse de revenir s'alimenter à cette source d'où  jaillirent - entre autres - ses "PetisTraités".

Jean-Paul Gavard-Perret

"Anthologie bilingue de la poésie latine", édition de Philippe Heuzé, Bibliothèquede la Pléiade, Gallimard, Paris, 1920 p.

29/10/2020

Fanny Gagliardini l'attentive

Gagli.pngEn écho aux oeuvres de Jean-Bernard Butin, La créatrice touche par ses créations plastiques sinon aux idées pures du moins à l'essence du réel par delà le temps. Ses voyages de mémoire se poursuivent. Allant parfois jusqu'à des visions conceptuelles l'artiste propose des jeux d'absence en épures qui peuvent alterner avec ses "plénitudes" et des "traversées".

Gagli 2.jpgFanny Gagliardini possède une façon inimitable - et même parfois ludique - de faire sourdre l'invisible. Le monde est éprouvé pour ce qu'il est vraiment : un espace où les formes ou leurs nimbes reprennent leur signification dans une savante simplicité.

Gagli 3.jpgDans des tremblements ou des éléments compacts un espace de haute lucidité apparaît. Preuve que Fanny Gagliardini reste une virtuose. Une sorte d'inconcevable saisit et emporte dans une fusion entre pensée et sensibilité pour rêver éveillé et enlacer la vie.

Jean-Paul Gavard-Perret 

Fanny Gagliardini, "Reflexion. Reflexio", Musée dArt, Hotel de Sarnet de Grozon, Arbois, 2020.

27/10/2020

Barbara Puthomme : le zèle du désir

Puthomme.jpg

Pour Barbara Puthomme l'être humain est un drôle d'oiseau. D'où l'importance qu'elle accorde aux volatiles tout comme aux femmes ailées qui pour autant ne sont pas volages. Celle qui est aussi philosophe dialectise le monde en remplaçant le discours par la plume - ce qui est un moyen de plus d'entretenir une dualité presque confondante. S'y saisit ce qui ne peut se penser, ce qui ne se pense pas encore.

 

Puthomme 3.jpgIssue du corps vivant, la matière plume, tendre, légère, colorée permet en des techniques mixtes où se mêlent le crayon et les paillettes - de créer énigmes et mystères en une sorte de perdre-voir où le dessin lui-même n'est qu'un élément de l'onirisme que la création met en jeu. Le mystère non seulement demeure : il s’approfondit. Il n’existe jamais de verdict.

Puthomme 2.jpgDes archétypes renaissent sous la main de le sorcière chamanique. Peu importe la déroute des brises : tout un monde voyage mais ne dort pas au ciel. Ce qui est montré s'imagine, se rêve en un mixage non seulement des matières mais des temps. Dans le cadre du plan et sa réduction un élargissement a lieu lié à l’histoire des sociétés et l’impudeur des regards. La clôture de l'ombre appesantie semble se diluer d'un cri des oiseaux et d'oiselles.  Sur leur corps le soleil glisse afin qu'ils ou elles se trouvent, fardé(e)s, dans la plus grande clarté : celle du secret.

Jean-Paul Gavard-Perret

Barbara Puthomme , "J’aurais voulu que la Cinquième Avenue se souvienne des pistes indiennes", Galerie LIGNE treize, Genève - Carouge, du 31 octobre aui 28 novembre 2020.