gruyeresuisse

01/06/2020

Les cueillettes de Caroline Bourrit

Bourrit.jpgCaroline Bourrit, "Hésiter du regard, choisir avec les mains, ou l’inverse", Standard-Deluxe, Lausanne, du 1er au 6 juin 2020, visible jusqu'au 18 juin,

Caroline Bourrit offre pendant une semaine des fragments d’histoire pour offrir un nouvel environnement perceptif. Ces textes lus et leur processus d'installation sont là afin de créer des images plurielles. L'ensemble, comme l'écrit l'artiste, permet "d’épaissir le présent, au travers de l’expérimentation comme mode de connaissance, comme une pensée en acte et en train de se faire, comme résistance".

Bourrit 2.pngUne telle proposition ramène, par sa puissance, à quelque chose d'élémentaire et fait penser à ce que Beckett a noté dans un de ses premiers textes : "Impossible de raisonner sur l'unique. Impossible de mettre de l'ordre dans l'élémentaire." Les 6 pièces du puzzle de le créatrice permettent de prendre conscience d'une manière brutale, théâtrale, de la lutte entre le vrai et le faux de manière plus viscérale qu'intellectuelle.

Bourrit 3.pngCe projet donne aussi la possibilité à l'impensé et l'invisible de devenir palpables au moment où  Caroline Bourrit anime les formes à notre insu. Divers mouvements emportent de tels épisodes sans tout sacrifier du manque de vie réelle qui tient parfois de la cérébralité dans l'art ou la littérature. Ici, contre une sensation d'abstinence, l'artiste traque à sa manière ce que Pierre Mabille nomma "le Miroir du merveilleux".

Jean-Paul Gavard-Perret

31/05/2020

Les amor fati de Flynn Maria Bergmann

Berg.jpgFlynn Maria Bergmann , FlynnZine #2, art&fiction, Lausanne, 2020.Parution en juin.

 

Ce n'est pas parce que les objets s'éloignent qu'ils diminuent. En conséquence et  en écho aux fanzines punk-rock qui firent ses délices dans les années 70 du siècle précédent, Flynn Maria Bergmann reprend leur esthétique perturbée et kaléidoscopique pour scénariser le monde et les groupes de musique qui se servirent largement de cette expression pour visualiser leurs univers dans divers dégradations de couleurs et graphismes.

Berg 3.jpgL'artiste et écrivain fabrique donc un artzine échevelé où tout se mêle mais non - parfois - sans un ordonnancement plutôt classieux. Le FlynnZine peut se passer de main en main et échappe au marché de l'art classique et ses galeries ou des publications livresques "dures". Le format journal évite tout fétichisme et l'auteur d'ajouter que ce produit peut " finir par emballer ta porcelaine le jour où tu déménages"...

Berg 2.jpgLe créateur présente ici le deuxième numéro du FlynnZine qu'il définit comme "la bande-son d’une zone de solitude qui façonne l’amour". On y retrouve la collection de K7 du peintre Alexandre Loye reprise à la plume. Certes l'objet est obsolète mais il est là justement pour rameuter un monde avalé et c'est une des manières de faire jaillir des fantômes de divers types à travers mots, papiers froissés, collés voir cloués et gribouillés. Le surgissement d'un puzzle étrange devient un moyen pour l'artiste de combler un vide avec une sensibilité particulière.

Jean-Paul Gavard-Perret

29/05/2020

Emmanuel Mbessé le sibyllin

Mbessé.jpgEmmanuel Mbessé, "L’écart fertile. Conversation avec Emmanuel Mbessé", (avec Françoise Jaunin), coll. Conversations, art&fiction, Lausanne, 2020.

Né à Lausanne d’une mère suisse et d’un père congolais l'artiste a découvert le pays paternel africain lors de plusieurs voyages au cours son enfance. Il débute sa vie professionnelle par un apprentissage d’ébéniste avant de rejoindre à l’ECAL et d'y obtenir son diplôme. Il cofonde avec Arnault Weber et Camille Blin la "ACE Furniture Company" qui se remarque par l'épure de création en frêne clair. Le trio reçoit plusieurs distinctions et leurs travaux sont exposés au Salon du meuble de Milan et figurent dans les collections du Museum für Gestaltung de Zurich et du Mudac de Lausanne.

Mbessé 2.jpgMbessé renonce bientôt aux impératifs du design et de la fonctionnalité et s’engage dans une démarche d’artiste pour réaliser des hybrides - sculptures, objets et peintures - dans ses références géométriques et minimales qui  sont sa "réponse" originale à sa double racine. Françoise Jaunin lui permet de préciser ici son travail plastique, sa géométrie épurée et une palette réduite à un ou deux tons.

Tout s'exprime chez lui avec par l'importance des gestes et des matériaux de l’artisanat. L'artiste s’inscrit dans la lignée du minimalisme d'Ellsworth Kelly, Agnes Martin ou Marcia Hafif. Mais il y insère une culture duale. Elle se retrouve en toute discrétion là où le travail de la main peut transmettre la confidence de la diversité de manière originale et loin de tout folklore. C'est audacieux et  suggére le mystère du feu premier de l'Afrique selon une suite de nœuds rythmiques aussi nuancés que sensibles.

Jean-Paul Gavard-Perret