gruyeresuisse

04/03/2021

Andrea Wolfensberger : la nature a horreur du vide

Wofensberger.jpgAndrea Wolfensberger, "Naturstudien", Gisèle Linder, Bâle, du  20 mars au17 mai 2021
 
Andrea Wolfensberger est à sa manière une paysagiste créatrice d’un régime figural particulier. De plongée en plongée, d'émergence en émergence elle crée de multiples manières des "objets" mais aussi une conceptualisation  qui, par une économie de moyens,propose la poésie d'un monde jusque-là insaisissable.
 
Wolf 2.jpegQuittant tout souci de narration,  Andrea Wolfensberger recrée le lien du matériel et du spirituel par la mise en jeu d'une idiosyncrasie d'une sorte de conceptualisme romantique décalé là où la dématérialisation de l'art est liée aux phénomènes matériels et bien sûr au paysage lui-même et la beauté qui prennent ici une nouvelle dimension. Surgissent des structures complexes du mouvement  dans par exemple  des stèles en cire ou une bulle de savon dans laquelle se reflète le paysage environnant. L'artiste reprend donc un mouvement majeur de l'art : arrêter le temps, capturer l'instant en un moyen de les fixer sous forme d’objets dans l’espace - sculptures ondoyantes en plâtre ou en carton ondulé.
 
Wolf.jpgL'image - rôdeuse et fille perdue -  recouvre son fluide. Il n'y a plus qu'à se laisser entraîner là où une langue visuelle aussi poétique que sèche crée un spectacle  où la matière joue un rôle particulier. Le sensible est conceptualisé de manière à créer des montages. Leur pulsation bat la chamade sans mesure mais non sans syntaxe. Elle charrie tout un monde qui bouillonne sans fin.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

L'art de l'instant et les "revenentes"  Philippe Lipcare

Lipcae 4.jpgPhilippe Lipcare, "Inframince et hyperlié", art&fiction, Lausanne, 2021, 14,80 CHF, 182 p.

 
Les textes de ce volume ont été écrits entre 2006 et 2009  pour un blog que l'auteur alimentait sous un nom d'emprunt par souci de liberté (pour pouvoir préserver ses articles au sujet d’amis peintres "du soupçon de complaisance") mais aussi parce qu'un tel choix  lui offrait "un notable supplément de plaisir du texte".
 
lipcare.jpgCette compilation analyse des peintures d’époques variables sous deux aspects :  les images dont Lipcare parle ont été déchiffrées par un auteur précédent. Le premier propose  une version alternative.  Ce qui l'intéresse n'est pas l’image en elle-même mais sous le rapport d’une lecture où l'auteur pressent un angle mort, un élément refoulé, un masque qui éveille l'attention de l'auteur. C'est ce qu'il propose par exemple avec les "Deux dames vénitiennes de Vittore Carpaccio" revisitées au prisme de la lecture d’Édouard Dorl et l'oeuvre de Valentin Carron, à partir d’un texte de Patrick Vincent.
 
lipcare 3.jpgMais par ailleurs il n’est question partout et dans diverses formes que de disparition. Dans les images dont parle l'auteur il existe toujours "un point aveugle, une absence. Et après avoir rendu à Georges Pérec  ce qu'il lui doit l'auteur analyse sur ce point et en plus des deux artistes cités des oeuvres de Francis Alÿs, Michael Rampa, Gerhard Richter, Stéphane Zaech, Charles Gleyre. Partout l'auteur souligne des invisibilisations, des occultations, des biais là ou néanmoins au sein de l'effacement de telles images restent des "revenentes".
 
lipcare2.jpgPreuve que l'art ne cesse non de continuer mais invente sa propre sur-vivance à travers diverses effets "désimageants" dans "la perte libre de la température constante de l’art de sang" pour atteindre une autre consistance. Et ce, en une "température de destruction d’intérieur" là où d'autres forces s'affrontent bien au-delà de la décoration ou de la représentation. Et le livre d'étendre son investigation en évoquant entre autres une sculpture qui fond pendant des semaines, la tête de Louis de Funès qui se dissipe dans la glace, un anneau invisible pour une vache absente. La disparition est donc un spectacle étrange, qu’on ne perçoit que lorsqu’il n’y a plus rien à voir mais donne accès à la sensation d’un temps inframince et hyperlié, suspendu et introuvable. Il définit ici l’art contemporain.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

02/03/2021

David Malek et la distillation des quintessences

Malek.jpgNé à Springfield, Illinois, David Malek est installé en France depuis 2012.  Il vit et travaille à Poitiers depuis 2016. Il est  de nouveau présent à Genève où il présente la suite de ses recherches visuelles autour de formes unitaires sur fond monochrome.  Les motifs et les couleurs sont extraits de sa mémoire d’un environnement visuel quotidien, en particulier des architectures et des phénomènes lumineux.
 
Malek 2.jpgMais l'artiste s’inspire également du monde des écrans, comme par exemple le graphisme que l’on voit dans les applications numériques et sur Youtube  comme dans les films de science-fiction  où la lumière et la couleur jouent un rôle important. Celle-ci pour lui n'est pas là pour définir du motif. Elle est elle-même motif. Et la peinture devient une machine à transcrire des expériences émotionnelles.  
 
Malek 3.jpgD'une certaine manière l'art devient une sorte de science ou d'archangélisme scientifique avec ses formes géométriques tracées à la peinture aluminium sur un fond noir mat. Cela pourrait être la représentation de l’idée que l’on se fait de l’abstraction donc une sorte de cosa mentale au carré.  Mais  cette entreprise de réduction ou de focalisation de la composition va plus loin puisque dans cette quintessence c'est l'émotion qui demeure en joue,  physiquement mais sans doute métaphysiquement.
 
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Galerie Joy de Rouvre, Genève, mars 2021.