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19/03/2014

Paul Klee : le tournant tunisien et la choséité de la peinture

 

 

 

 

 

Klee bon.jpg« Le voyage en Tunisie, 1914 – Paul Klee, August Macke, Louis Moilliet », Exposition Zentrum Paul Klee Berne, du 14 mars au 22 juin. Catalogue Zentrum Paul Klee Berne et Hatje Cantz, Ostfilden, 336 p., 29 E..

 

 

 

En 1914  Paul Klee,  August Macke et Louis Moilliet entament un séjour de deux semaines en Tunisie. Cela peut paraître bref : or ce périple est devenu mythique dans l’art du XXème siècle. Le ravissement magrébin  tisse chez chacun des trois artistes un réseau incarné singulier très subjectif qui les laisse libre d’exercer  « à leur main » leur déformation imaginaire. En ce sens ces œuvres pourraient résister aux  explications puisque les artistes ont « juste » eut une envie irrépressible de produire, de réaliser ce qui les rendaient heureux en affirmant leur identité. Macke sera explicite sur ce point. Dans une lettre à Bernhard Koehler il définit le périple comme « d’un intérêt colossal (…) je me sens comme un taureau qui quitte d’un bond l’obscurité de son box pour se retrouver dans l’arène en liesse ».

 

 

 

Néanmoins la peinture va s’en trouver retourner.  D’où l’importance de l’exposition de Berne et du livre qui l’accompagne. Les contributions critiques précisent le rôle de ce voyage à la lumière des recherches les plus récentes. Il regroupe aussi des documents essentiels : le journal « de voyage » de Klee, la correspondance tunisienne des artistes, les photos de Macke et les œuvres créées pendant ce séjour où les trois amis travaillèrent sur les mêmes motifs en discutant de leurs approches. Celle de Klee en forme le corpus le plus important.

 

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Le peintre découvre une nouvelle source d’inspiration pour ses inventions architecturales et picturales à travers les mosaïques de Kairouan comme par  les murs vieillis et parfois décrépis par les intempéries que l’artiste métamorphose en  parchemins  de griffures, en papiers grevés de moisissures. Klee trouve aussi un élargissement de sa technique, un recours à de nouvelles matières (plâtre, craie, sable) ou  support (le textile). Klee va enfin atteindre ce qui « manquait » jusque là à son travail : une matérialisation qui dépasse une dimension purement visuelle. Il atteint ainsi ce que Beckett demandera  plus tard à la peinture : « non la chose mais la choséité ».

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret