gruyeresuisse

26/02/2021

Emma Kunz pionnière du géométrisme abstrait

Kunz.jpgEmma Kunz, "Cosmos", Aargauer Kunsthaus, du 2 mars au 24 mai 2021.
 
Emma Kunz (1892, Brittnau - 1963, Waldstatt) fut une guérisseuse, radiesthésiste et artiste peintre suisse dont la première exposition ("The Case of Emma Kunz")  sera posthume. N'ayant reçu aucune formation artistique, elle est considérée comme une artiste atypique.  Comme d'autres artistes femmes (Hilma af Klint et Agnès Martin) elle proposa une approche de l'abstraction géométrique non comme formalisme, mais comme moyen de structurer des idées philosophiques, scientifiques et spirituelles.
 
Kunz 2.jpgA ce titre elle reste pionnière de l'art abstrait géométrique propre à la Suisse. La plasticienne invente moins un masque sur le réel qu’une fécondation particulière. où ne subsistent que quelques lignes de sédimentation. Pour Emma Kunz ces dernières, la géométrie, et le quadrillage créent des dessins sous forme de diagrammes d'explorations de systèmes de croyances complexes et de pratiques de réparation corporelle propre à son talent de guérisseuse. Dégagées des obligations de représentation mais sans se laisser aller à un imaginaire totalement débridé l'artiste a approfondi couleurs, formes et techniques au service non seulement de thématiques mais d'exploration de l'art lui-même, de ses potentialités et pouvoirs.
 
Kunz 3.jpgLa matière et le processus de création sont capitaux dans une avancée de l'art qui peu à peu fut reconnue de manière internationale. De la dépouille du réel ce n’est pas l’artefact de la mort qui jaillit mais une renaissance à travers une spectralité et une spiritualité inhérentes à une telle approche. Elle trouble l’idée même d’image et de son ensoleillement. Demeurent une étrangeté, un étrangement qui ouvre les oeuvres à une autre présence. Elle évoque un survisible en proposant  des horizons singuliers.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

24/02/2021

Jean-François Luthy et la question du paysage

Luthi 3.pngJean-François Luthy, "Oeuvres récentes", Galerie Rosa Turetsky,  jusqu’au 13 mars 2021.

Les encres sur papier de Luthy s'inscrivent dans une tradition picturale suisse (Frank Bucher, Robert Zünd). Et ce par la précision des traits qui fragmentent lumière et ombre, vide et plein. Pour autant nulle évocation nostalgique en de tels paysages. Le lieu est traité pour ce qu'il évoque de lumière et de mystère. L'artiste maintient une certaine vibration du regard dans lequel l'image acquiert une autre densité.

Luthi 2.jpgL'encre n'est pas faite pour représenter ce qui est mais pour inviter à une dérive de l'imaginaire. Vidé de toute présence humaine n'existe que le lieu du lieu là où tout fait le jeu de la disparition, de l’effacement pour que surgisse l'incertain voire l'impossible. L'objectif est d'introduire non "le" mais "du" motif dans une langue plastique qui permet de montrer une certaine solitude. Une solitude sourde. Peu à peu, la focale du regard se déplace des lignes de perspectives vers l'exploration et la traversée des écarts.

Luthy.jpgAux effets de lumière s’ajoute cette qualité particulière du grain. L'audace est omniprésente dans des créations qui forcent le regard. Elles deviennent sourdes au simple fantasme et à l'effet miroir là où le terme de langage reprend tout son sens. Existe par les "pièces rapportées" de la nature leur entre et leur antre indépassables et qui hantent l'espace blanc. Sommes nous encore dans le monde ou déjà dehors ?

Jean-Paul Gavard-Perret

23/02/2021

Frédéric Gabioud : seuils de résistance

Gabioud.jpgFrédéric Gabioud, "Aurora", Galerie Joy de Rouvre, Genève, à partir du 15 mars 2021
 
 
"Aurora" est la première exposition personnelle de Frédéric Gabioud. Le Vaudois semble placer l'image sur une ligne de flottaison. L’image devient une peau fuyante en digression de couleurs. Et dans une sorte de granulation c'est comme si deux exclusions se superposaient.
 
De reprises en reprises, de plans en plans s’instruisent un flux persistant et une dispersion insistante. Ils consacrent le lieu où non à force mais par force il n'y a plus rien à montrer - ou presque. L'artiste crée une manière d'ironiser l'art. Il rend l'image incertaine voire "inexistante". Surgit un seuil de visibilité et de résistance entre égarement et l’errance dont l’image surnage tant que faire se peut.
 
Elle survit au bout de la représentation. Elle paraît s'effacer sans pour autant renoncer à son immensité errante selon une forme d'épure minimale et radicale. C'est une manière de dégager l'essence même de l'art avec lequel le créateur choisit de se battre et de s'exprimer. Regarder revient à avancer à tâtons, dans la nuit des apparences. Preuve que si un artiste savait ce qu'il va s’imager, ça ne serait pas la peine de créer et d'imaginer encore.
 
Jean-Paul Gavard-Perret