gruyeresuisse

14/08/2017

Dieter Roth l'étrange dandy

Dieter Roth.jpgDieter Roth, « Prints // Estampes //Originalgrafik », Exposition, Anton Meier Galerie, Genève, 22 août - 14 octobre 2017

Dieter Roth demeure un de ces héros limites qui jouent de la notoriété comme de l’anonymat. La Galerie Anton Meier a la bonne idée de rééditer 25 des estampes et albums les plus significatifs de l’artiste hors norme. Boulimique autant qu’en retrait le dandy helvétique sait cultiver l’humour et l’absurde selon une poésie multimédia au gré de ses goûts et de ses envies.

Dieter Roth 2.jpgIl n’est pas de ceux qui estiment qu’en coupant le vin avec de l’eau on pourrait ainsi en boire plus. Pour lui seul le champagne devient une ciné-cure. Il peut jouer du sérieux comme le satire afin de concocter de petits chefs d’œuvre (parfois en chocolat) qu’il évite de monter en épingles – surtout pour ses nourrices. Avide de la qualité plus que de la quantité l’œuvre du « crooner » à ses heures reste fantastique. Elle est la plus probante manifestation de la lucidité et de la folie d’un artiste qu’il convient toujours de redécouvrir.

Jean-Paul Gavard-Perret

Agnès Martin-Lugand : le sourire de Véra

Lugand.pngSi Véra l’héroïne de ce roman (enfin ce qui lui ressemble) sourit uniquement la bouche fermée ce n’est pas - à l’inverse de la Joconde - parce qu’elle a de mauvaises dents mais parce qu’elle ne se permettrait pas le moindre écart intempestif et superfétatoire. Preuve que le livre est rassurant, propre sur lui. Rien ne dépasse. Le couple armé de ses trois enfants doit supporter un échec mais un client imprévu sauve la mise. Ce qui pourrait devenir un cauchemar reste un rêve éveillé. Des ambitieux veulent mettre des bâtons dans les roues de la vie : ils en sont pour leur frais. Nulle question de limiter l’avalanche des bons sentiments.

Lugand 2.jpgL’auteure - qui ose un sourire plus large - parsème sa prose de valeurs refuges et de mièvreries sur le couple. Manière d’y croire, voire de nous conforter dans les erreurs de l’hyménée et de le « boire » jusqu’à la lie. Agnès Marin-Lugand ignore l’hallali sentimental. Son livre est donc parfait pour les « intranquilles ». Ils trouveront là une huile de liant pressée à froid. Tout est fait pour rassurer le gogo en un appel à la perfection mâtinée de bons et de méchants bien délimités. Tous les clichés sont aux gardes à vous en cette distraction. La tiédeur n’a rien de sensuelle : tout est réchauffé mais rien de brûlant. Il n’est jamais question d’identité fuyante, introuvable. Pour un tel couple la reconquête est toujours de saison. La nature du langage est en harmonie avec la platitude du propos. Marc Lévy n’a qu’à bien se tenir. Il fait des petits dans une mise en acte de l’absence totale d’écriture. Le caractère inconnaissable de l’âme humaine (ne parlons même pas du corps) est renvoyé aux calanques grecques. Lecteurs sérieux s’abstenir.

Jean-Paul Gavard-Perret

Agnès Martin-Lugand, « J’ai toujours cette musique dans la tête », Edition Michel Lafon, 2017.

13/08/2017

La petite entreprise de Gloria Friedmann

Friedmann.jpgGloria Friedmann va vers les autres avec des manières et matières simples mais tout autant détournées. Elle se dirige par exemple vers la photographie comme pour s’en éloigner, introduit du corps pour s’en distancier. C’est toujours pour rappeler que si « l’homme est plus sage que singe » (Nietzsche) il reste un primate. Et l’œuvre montre un bestiaire où la mort, le ridicule, le macabre planent. Il y a là animaux vivants ou naturalisés car ils sont porteurs de symboles et de sentiments. D’un côté est suggéré « l’effet Bambi » de l’autre le goût du carnassier.

Friedmann 3.jpgDans son « partage des eaux » l’artiste crée par son travail une ouverture aux êtres en cherchant une rencontre, une compréhension, un bien être plus qu’une peur. Elle conçoit son travail comme une petite entreprise artisanale de la culture. Elle reconnaît que l’artiste ne peut être indépendant de l’organisation du marché, « l’artiste est inséré dans un circuit de distribution puisque les œuvres sont exposées dans des galeries, des musées ou à l’extérieur ». Elle s’y engage, s’y résout sans jamais verser dans le conformisme. Elle polit ses œuvres dans le seul sens de ses convictions et une vision qui se veut « thermomètre du monde qui indique la température de notre société ».

Friedmann 4.jpgL’art permet ainsi de créer des contacts, des échanges en réponse aux questions contemporaines. Engagée et militante écologique, sa vision de l’être humain lie ce qu’il est aujourd’hui à ses origines. Sculptures, photographies, dessins et peintures questionnent le rapport au monde à travers la culture et la nature et font place aux doutes et errances selon des relations conflictuelles par la juxtaposition de matériaux et des narrations où les genres (humain et animal) sont rendus à ce qu’ils sont : tragiques et grotesques.

Jean-Paul Gavard-Perret