gruyeresuisse

18/07/2018

Jacqueline Dauriac : érotique de la lumière

Dauriac.jpgJacqueline Dauriac joue de l’éros et s’en joue en tant que pure machine hallucinatoire même si néanmoins un certain désir s’en mêle. Tout dans les dispositifs et installations de l’artiste est à la fois simple et subtil : un simple rayon lumineux qui traverse l’espace métamorphose le corps d’une femme en rouge avec des talons hauts. Elle devient une fleur rare et secrète sous son voile.

 

 

 

 

Dauriac 2.jpgMais l’artiste impose une sexualisation dont le désir n’a rien d’hormonal, d’organique. Elle continue de brouiller les cartes depuis sa première rencontre avec celle qui instaura sa recherche (le travesti Marie-France). C’est une manière pour l’artiste de sortir de l’enfer pulsionnel sans malgré tout rejeter aux calendes grecques le fantasmes amoureux qu’il soit post-adolescent ou « célibataire ».

Dauriac 3.jpgMais l’artiste s’en amuse en son jeu de lévitation plus que de perversion. Le corps est certes pénétré : mais par la seule lumière. Le cannibalisme des fantasmes est contrarié là où rien n’a lieu que le lieu (aire ou erre de jeu). Existe une mise en scène de disjonction et de filtrage : la décharge de lumière empêche d’autres soulagements qui - ici- ne seraient pas les « bons ». Néanmoins et le cas échéant, l’artiste s’en amuse. Elle sait que la peinture elle-même se caresse. Mais sa jouissance diffère du bing et bang et du raccourci masturbatoire que le néant menace. A l’inverse l’art appelle la jouissance à se débarrasser de son excès anéantissant. La satisfaction change de nature là où ce n’est plus la chose mais « l’âme à tiers » (Lacan) qui - par effet de trans-fusion - peut se qualifier de réel.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jacqueline Dauriac, Exposition, Galerie Isabelle Gounod, du 1er au 27 septembre 2018, Paris.

 

13/07/2018

Cayo Scheyven et l’inséparable indistinct

Belge 3.jpgCayo Scheyven crée une archéologie du temps à travers le corps, le quotidien et leurs traces. De divers relevés et récoltes l’artiste recrée un univers d’indices où le jeu de presque rien fait le jeu d’une poétique de l’humain. L’artiste belge reconstruit l’idée du corps, de l’habillement ou du paysage avec humour et amour hors des sentiers battus. Ne se grisant pas forcément de lumière, la plasticienne cherche donc d'autres voies aux techniques de "prises de vue" afin d'offrir non une somptuosité mais une intensité neuve. A l'apparat du monde de l'ornementation succède l'interaction constante entre la surface du réel et sa profondeur afin de provoquer plus que de l'insolite : de l'impensé

 

Belge 4.jpgLa photographe isole toute une signalétique des êtres et du monde à travers le portrait comme par les éléments urbains qu’elle retient. Au signe original peuvent se mêler divers types de cassures et d’apparitions parasites ou imprévues. Pour capter le réel chaque approche devient une stratégie particulière. Mais toutes sont animées du souci d'atteindre sous la chair du réel une ossature temporelle. La représentation échappe ainsi au cliché. Elle permet un approfondissement des chemins de l'Imaginaire qui possède un caractère profondément physique.

Belge 2.jpgLe jeu de la segmentation fait celui du compact, de l'homogénéisation essentialiste. Cayo Scheyven fait passer d’un univers surchargé d’images à celui d’une reconstruction où les impressions perceptives jouent avec l'émotion du "terrain". Chaque procédure devient un moyen d'errer au fond du réel dont il ne reste que des bornes et des empreintes. Ces "indices" deviennent le sujet dépouillé de l'œuvre. Non que le concret s'indétermine mais il se métamorphose à travers des zones, des seuils et des gradients. Une puissante vitalité soulève les images. Elles deviennent la capacité à ce qui fut d'abord vu à travers le prisme de la perception quotidienne de se porter vers un champ de réflexion sur notre condition d'êtres humains temporels.

Jean-Paul Gavard-Perret

Sophie Podolski et la Suisse

Podolski.jpgAuteur d’une livre magnifique il y a plus de quarante ans (« Absolument nécessaire – Editions de Minuit) , fondatrice du Montfaucon Research Center Joëlle de la Casinière, a publié à la même époque et republie aujourd’hui un autre livre ovniesque : celui de Sophie Podolski. Agée de 16 elle écrit et dessine « Le Pays ou tout est permis » deux ans avant sa mort.

Podolski 2.jpgLes deux créatrices ont créé des univers alternatifs et parallèles. Et en 1972 comme en 2018 l’éditrice republie ce livre dans sa seule version possible : comme il fut réalisé : sans un repentir, sans une page arrachée au blanco éditeur de 280 pages. Conçu en 2 mois il est rempli bord à bord, sans marge et dans un art incroyable de la structure d’une écriture vivante.

Podolski 3.jpgSophie Podolski a réinventé dans ce livre des lois de la vitesse, des normes en proposant un alphabet sauvage capable de faire crisser l’inconscient dans la quête d’un quelque part hors du monde. Le paroxysme de l’écriture répondait à une attitude introspective et calme chez l’artiste aux prises à son bestiaire viscéral et cosmique. En transe intérieure l’auteure inventa ce livre « parfait » lors d’un séjour en Suisse avec l’artiste Olympia Hruska. La Suisse fut pour elle « ce décor en carton pâte » qui lui permit ce paroxysmique de l’Imaginaire avant son retour au M. R. C. à Bruxelles. Sa directrice a créé un film en 2017 (« Dans la maison ») dont la seconde partie permet de découvrir l’œuvre de Sophie en un montage porté par la musique de Jacques Lederlin.

Jean-Paul Gavard-Perret